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muziek in poëzie frans 2

Gérard de Nerval (1808-1855)

 

http://nl.wikipedia.org/wiki/G%C3%A9rard_de_Nerval

 

FANTAISIE

 
Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart, tout Weber ;
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize.. et je crois voir s’étendre
Un coteau vert que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre les fleurs.

Puis une dame à sa haute fenêtre,
Blonde, aux yeux noirs, en ses habits anciens…
Que, dans une autre existence, peut-être,
J’ai déjà vue ! — et dont je me souviens !

 

*** 

 

Émile Nelligan

 

 

FIVE O’CLOCK

 

 Comme Litz se dit triste au piano voisin !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

Le givre a ciselé de fins vases fantasques,
Bijoux d’orfèvrerie, orgueils de Cellini,
Aux vitres du boudoir dont l’embrouillamini
Désespère nos yeux de ses folles bourrasques.

Comme Haydn est triste au piano voisin !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

Ne sors pas ! Voudrais-tu défier les bourrasques,
Battre les trottoirs froids par l’embrouillamini
D’hiver ? Reste. J’aurais tes ors de Cellini,
Tes chers doigts constellés de leurs bagues fantasques.


Comme Mozart est triste au piano voisin !
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

 

Le Five o’clock expire en mol ut crescendo.
— Ah ! qu’as-tu ? Tes chers cils s’amalgament de perles.
— C’est que je vois mourir le jeune espoir des merles
Sur l’immobilité glaciale des jets d’eau.

...sol, la, si, do.


— Gretchen, verse le thé aux tasses de Yeddo.

 

*** 

 

 

Charles Baudelaire (1821-1867)

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Charles_Baudelaire


HARMONIE DU SOIR

 


Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !

Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
Valse mélancolique et langoureux vertige !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.

Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.

Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
Du passé lumineux recueille tout vestige !
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.....
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !

 

*** 

 

 

 

 

Hans Werner (1813-1888)

 

Franz Coppola

 

 

L’Italie est un cygne, elle meurt en chantant.

 

 

Musique italienne et musique allemande,
C’est une question qui ne finit jamais ;
L’un proclame l’orchestre et l’autre le gourmande ;
Celui-ci n’a de goût que pour les grands effets,
Les modulations, les clairons et leur bande ;
Celui-là veut un air sentimental et frais.

Vous aimez Bellini, je suppose, madame ?
Et certes, volontiers, je conviens avec vous
Que c’est un enchanteur dont la voix porte à l’ame,
Un maestro divin, et que, si j’étais femme,
Ce cygne élégiaque, harmonieux et doux,
Je le préférerais à Mozart comme à tous.

Il avait des accens de tendresse divine,
De suaves langueurs d’un délire infini ;
C’était le chant d’Orphée au fond de sa poitrine,
Une amoureuse voix soupirant son ennui.
Un poète a parlé des larmes de Racine ;
Ne chantera-t-on pas les pleurs de Bellini ?


Lui, de même, il savait pencher l’urne sonore
Et pleurer ; il savait éclater en sanglots,
Et, pareille au ruisseau qui coule et qui s’ignore,
Son ame féminine, où vibraient les échos
De ces mille tourmens dont l’amour nous dévore,
Versait la mélodie et les larmes à flots.

Il pleurait pour Arthur, il pleurait pour Elvire,
La belle délaissée au suave délire ;
Et, s’il voulait chanter l’héroïque Norma,
Une larme glissait furtive sur sa lyre,
Et la corde d’airain, qui frémissait déjà,
Sur un mode plus doux prenait Casta diva.

Mais ne trouvez-vous pas que cette mélodie
Tourne bien, par instans, à la monotonie,
Et qu’en cette chanson, qui s’oublie aux hélas !
Un peu de Rossini parfois ne nuirait pas ?
J’aime le clair de lune et sa mélancolie,
Mais du soleil, pourtant, il faut bien faire cas.

Beethoven est immense, et son esprit sublime,
Emporté dans les airs par la nuée en feu,
Du monde instrumental a fécondé l’abîme ;
L’orchestre, dont la vague à son souffle s’anime,
Ou mollement s’endort sous un ciel calme et bleu,
Avec toutes ses voix le proclame son dieu.

Weber est romantique. — Au fond de cette grotte
Si Miranda soupire, ou fredonne Ariel,
Si le cristal filtré par le roc éternel,
En creusant le granit, goutte à goutte clapote,
Si le cor égaré pousse un douteux appel,
Quel que soit le mystère, il en saura la note.

D’un côté Samiel et de l’autre Oberon,
Ces esprits familiers, bizarres camarades,
Lui révèlent les bruits de la création ;
Il entend les lutins mener leurs sérénades,
Il sait le frais motif que chantent les cascades
Au croissant de la lune ouvert à l’horizon.


Notes d’or et d’airain ! l’une vibrante et claire
Comme un grelot d’argent que secoue un lutin,
L’autre portant en soi la flamme et le tonnerre,
Et les mornes rumeurs de l’orage lointain.
J’ai pourtant ouï dire, un jour, à mon voisin,
Que Weber s’est servi de la gamme ordinaire.

Ne penserez-vous pas, madame, comme moi
(Ceci pour revenir à notre causerie)
Que souvent, au milieu de cette symphonie
Où trône Beethoven en légitime roi,
De tant de bruits pompeux l’oreille est éblouie,
Et d’admirer si fort déplore un peu la loi ?

Oui, c’est une forêt auguste, immense, altière,
Que cette symphonie avec sa profondeur,
Ses grottes, ses torrens, ses échos, son mystère ;
Mais j’y voudrais parfois rencontrer la clairière,
Et dans la solennelle et mystique épaisseur,
Profane, j’ai souvent regretté l’émondeur.

Weber ! à celui-là je ne sais quel reproche
Adresser. Fantastique, impétueux, ardent,
Les mondes souterrains grondent à son approche ;
D’originalité, nul n’en eut jamais tant.
Quel poème, Freyschütz ! On l’avouera, pourtant,
Ce n’est pas toujours clair comme de l’eau de roche.

— Ainsi, rien de parfait sous ce beau ciel de l’art ;
Triste abus de toucher à l’essence des choses,
Et de porter trop loin le feu de son regard !
Le chant de Bellini, l’orchestre de Mozart !
Plus d’un peintre a rêvé de ces métamorphoses :
Que les cactus aussi n’ont-ils l’odeur des roses ?

Dessin de Raphaël, et couleur de Titien !
La question, mon cher, vous voyez, n’est pas neuve :
Symphonie allemande et chant italien ?
Prenez à chaque source, épuisez chaque fleuve,
De quarante élémens composez votre bien,
Et nous verrons ensuite à juger de l’épreuve.


L’issue est glorieuse, et certes vaut son prix :
Satisfaire à la fois chaque dilettantisme !
Recueillir les bravos des différens partis,
Prêcher pour tous les saints ! eh ! mais, à mon avis,
C’est le comble de l’art et du charlatanisme :
Vous appelez cela, j’imagine, éclectisme ?

— En effet, c’est le mot, l’éclectisme est partout,
Dans la philosophie et dans la politique ;
Pourquoi donc, s’il vous plaît, à son tour la musique
N’en aurait-elle pas senti le contre-coup ?
Un dogme, quel qu’il soit, répugne à notre goût ;
Quand le diable fut vieux, il devint éclectique.

Je connais à Florence un maître sans pareil,
Dont, si vous permettez, je vous dirai l’histoire ;
L’univers, avant peu, parlera de sa gloire,
Car de l’esprit du siècle il sait prendre conseil ;
Tous les styles vivans sont dans son écritoire :
Il mettrait en duo la lune et le soleil !

Tantôt c’est Beethoven et tantôt Cimarose,
Et, si la cavatine un instant se repose,
L’orchestre en mal d’enfant travaille un contre-point.
D’imagination, on dit qu’il n’en a point,
Mais c’est prodigieux comme en lui toute chose
S’adapte, s’enchevêtre, et se lie et se joint.

J’assistai l’an dernier à la plus belle fête
Qu’on eût jamais encor vue à la Pergola ;
Pour la première fois on donnait ce soir-là
Une partition de l’illustre poète
(Ses amis le nommaient ainsi dans leur gazette) ;
Florence et son grand-duc étaient à l’opéra.

Le sujet, emprunté de l’histoire biblique
( La reine de Saba chez le roi Salomon),
Avait du grandiose et l’ampleur magnifique
Qu’on est en droit d’attendre avec un pareil nom ;
Tous vantaient les décors, et, quant à la musique,
Le maestro s’était surpassé, disait-on.


Certes, on disait vrai ; pour ma part, je défie
Qu’on ait jamais produit rien de si colossal.
J’aperçois Babylone en cette mélodie ;
Et ne voyez-vous point dans l’andante final
Que de métaphysique et de philosophie ?
Mais c’est fait, tout cela, pour confondre Pascal !

Un air de Salomon, maestoso, sublime,
Dans le style pompeux de Bach et de Handel,
Obtint de l’assemblée un succès unanime ;
Puis, l’auteur à Mozart ayant fait un appel,
Les harpes de Sion frémirent sur l’abîme,
Et ce fut un concert à vous ravir au ciel.

Beethoven se montra durant un intermède,
Chantant le clair de lune et la sérénité
D’une nuit d’Orient voluptueuse et tiède ;
Mais quand le sorcier-roi de son sceptre enchanté
Conjura la nature, appelant à son aide
Ses légions d’Esprits dans un air agité ;

De qui ce fut le tour, faut-il qu’on vous le dise ?
Vous l’aviez deviné ; — le chantre d’Oberon
S’empara du théâtre, et soudain, ô surprise !
On vit le roi des rois causer avec la brise
Qui, messagère active aux ailes de héron,
Transmettait aux lutins la voix de Salomon. -

De cette symphonie étrange, orientale,
Effet prodigieux ! j’assistais de ma stalle
Aux évocations du sublime devin :
Les siècles à mes yeux disparaissaient soudain,
Et je voyais surgir cette ombre colossale,
D’un signe de son doigt enchaînant le destin !

Jardins de Salomon, labyrinthe féerique !
J’entendais vos concerts, vos murmures, vos bruits ;
La salamandre en feu rampait au bord des puits,
Et, sous les bois profonds dont l’opale des nuits
De son fleuve laiteux baignait la cime antique,
Les oiseaux éveillés changeaient l’air en musique.


Sous les cèdres touffus, les palmiers odorans,
Sous les pins suant l’ambre et la térébenthine,
Rôdaient, en secouant leur clochette argentine,
Des couleuvres d’azur, hiéroglyphes vivans,
Mises là pour montrer aux regards clairvoyans
Les secrets imprimés sur leur peau serpentine. -

C’est là, loin du divan et loin de son vizir,
Qu’à l’heure où le harem s’endort dans le silence,
Le sultan exaucé dans son moindre désir,
Rassasié d’amour, de gloire et de science,
Se retire la nuit pour donner audience
Aux démons familiers qu’il lui plaît d’asservir.

Romantique à l’excès, fantasque, aérienne,
La musique à mon sens rendait on ne peut mieux
Tous les enchantemens d’une pareille scène,
Et certain tremolo sourd et mystérieux,
Imitant l’eau qui tombe au creux d’une fontaine,
Produisait un effet des plus délicieux.

Mais, pour la passion, la rêverie et l’ame,
Tout ce que j’ai cité n’était rien, sur ma foi,
Près d’un vaste duo que, vers la fin du drame,
La reine de Saba chantait avec le roi ;
Morceau tel qu’on n’en a jamais écrit, je croi,
Et dont ici je veux esquisser le programme.

Dans un adagio pittoresque, avec chœur
D’étoiles et d’oiseaux, de plus en ut mineur,
Et qui de Spinoza démontrait le système,
Salomon, sceptre en main, au front son diadème,
A sa royale hôtesse, en un discours suprême,
Exposait le néant de l’humaine grandeur.

Après un début ample et tout cosmogonique,
Dont le ton rappelait cet air monumental
Du pontife d’Isis dans la Flûte magique,
Un chant de violoncelle avec cor principal
Du solo de la reine amenait la réplique
Avec un mysticisme assez oriental.


— « Le clairon des remparts frappe l’écho sonore,
« Les coursiers du désert commencent à hennir ;
« En vain, ô majesté, je veux rester encore,
« Nul pouvoir plus long-temps ne doit me retenir.
« Et je m’éloigne ; adieu, toi dont le souvenir
« Immortel va me suivre au pays de l’aurore ! »

— « Fantôme éblouissant, pourquoi m’être apparu
« Si tu devais t’enfuir dès le matin venu ?
« Pourquoi t’être levée, étoile de lumière,
« Si tu devais ainsi, dans ma nuit solitaire,
« Après tant de bonheur et d’espoir entrevu,
« Me laisser morne et triste à ma douleur première ?

« De grace, un jour encor. — Les destins ont parlé,
« Et nous, humbles mortels, nous devons nous soumettre ;
— « Loi terrible ! Adieu donc, ô ma reine.- Adieu, maître ! » -
Agitato brûlant, cinq bémols à la clé…
Puis, à peine le calme achevait de renaître,
Que les cuivres sonnaient l’appel du défilé.

Salomon, tout entier en proie à sa tristesse,
Et son front douloureux vers la terre penché,
Menait à ses coursiers l’adorable princesse
Dont l’œil noir rayonnait, sous ses voiles caché,
D’une larme limpide et plus enchanteresse
Que le diamant rare à son col attaché.

Elle fuit au désert, la pudique sultane,
Elle fuit, la prêtresse aux lèvres de corail ;
Autour du palanquin, où la tristesse plane,
L’esclave nubien agite l’éventail.
Passez et défilez, splendide caravane,
Dromadaires chargés des trésors du sérail !

Pour les dilettanti du style pittoresque
L’énumération, certes, aurait beau jeu,
Et j’entrevois d’ici l’incomparable fresque :
Peindre la caravane et le désert de feu,
Les housses, les caftans, tout ce rouge et ce bleu,
Qu’elle tentation ! J’y succomberais presque.


J’aime mieux cependant parler de l’opéra,
De la marche s’entend, pompeuse et triomphale
Que l’orchestre entonnait à grand train de cymbale.
Vous n’imaginez point ce qu’on découvrait là ;
C’était une merveille, un vrai panorama,
Que cette symphonie à jamais sans égale ;

Mais un panorama fantastique à mes yeux,
Où passaient devant nous, légions imprévues,
Au lieu de princes noirs et de pachas hideux
Et d’esclaves chassant les almés demi-nues,
Cimarosa, Mozart, Gluck, Weber, tous les dieux
Dont l’orchestre évoquait les figures connues.

Je les vis défiler guidant les escadrons,
Qui sur un éléphant, qui sur un dromadaire :
Celui-là, devant qui s’inclinent tous les fronts,
N’est point, comme on le dit, quelque sultan vulgaire,
Mais le grand maestro, l’Amphion janissaire,
Rossini ! Sonnez tous, fanfares et clairons.

Et cet autre sublime, au regard de pontife,
Qui, dans son palanquin par six nègres porté,
S’avance sur un air plein de solennité
Qu’a marqué le lion de sa puissante griffe,
Dites, est-ce un émir ? un devin ? un calife ?
Un mage par l’Esprit en ses nuits visité ?

Un roi mage, oui, plutôt, que l’étoile dirige,
Le mage Beethoven, immortel pèlerin,
Roi-pasteur que l’étoile au ciel guide sans fin,
Et qui, par les rochers où plane le vertige,
Va poursuivant toujours le mystique prodige,
Sûr qu’un divin messie est au bout du chemin !

A chaque mouvement comme à chaque formule
Que l’orchestre prenait, allègre ou solennel,
Le fantôme évoqué glissait au crépuscule
Pour s’effacer bientôt dans le groupe réel.
Tel qu’un blond cardinal du temps de Raphaël,
Je vis ainsi passer Bellini sur sa mule,


Puis tous les grands vizirs, les sultans et les rois :
Meyerbeer, Spohr, Auber, Spontini, Mercadante,
Celui-ci modérant une cavale ardente,
Celui-là fredonnant sous un chapeau chinois
Dont tous les clochetons babillaient à la fois ;
Cet autre sur un bœuf à la masse imposante.

Je vis plus d’un lourdaud et plus d’un charlatan,
Comme bien vous pensez, en cette caravane ;
Un surtout me ravit : à son air de sultan,
Pour Beethoven lui-même on l’eût pris, Dieu me damne !
Mais sous le harnais d’or perçait l’oreille d’âne,
Et l’habit d’Arlequin sous le riche caftan…

L’auditoire enchanté porta ce beau finale
Aux astres, comme on dit en style d’opéra ;
On admira surtout la marche triomphale,
D’un motif héroïque et plein de bravura ;
Et, du haut jusqu’en bas, ce ne fut dans la salle,
Au tomber du rideau, qu’un immense hurra.

Bizarre fanatisme impossible à décrire !
Couronnes et bouquets, madrigaux, vers d’album,
Se mirent à pleuvoir sur le proscénium.
C’est un poison des cieux que distille la lyre !
Hommes, femmes, enfans, s’agitaient en délire ;
On eût dit à les voir des buveurs d’opium.

Aux acclamations d’un public idolâtre,
Neuf fois le maestro parut sur le théâtre,
Ramenant d’une main la reine de Saba,
De l’autre Salomon tout décoiffé déjà ;
Puis, lorsque tant de mains furent lasses de battre,
La rampe s’éteignit et le rideau tomba.

Beaucoup de bruit, puis rien ! des fleurs ! des fleurs encore !
Puis un quart d’heure après cette salle sonore
Demeure froide et vide, et tout s’est effacé.
Oh ! notre gloire humaine, étrange météore
Dont la trace s’éteint sitôt qu’il a passé !
Qui sait ? Le mieux peut-être est d’imiter Rancé.


Quant à moi, j’ai toujours estimé que deux choses
Se ressemblaient au monde épouvantablement :
Je parle d’un succès et d’un enterrement.
Partout même public en train d’apothéoses
Et passant au hasard, sans trop chercher les causes,
De l’acclamation à l’attendrissement.

Puis, quand tout est fini, quand la farce est jouée,
Quand à crier bravo la voix s’est enrouée,
Le silence et la nuit rentrent dans leur palais.
Ces pompes, ces clameurs, vaine et folle nuée,
Chef-d’œuvre et trépassé, munis de leurs brevets,
Vers l’immortalité s’en vont seuls désormais !

Or, tout en agitant quelque immense problème,
Je m’en revenais seul par les quais de l’Arno,
Quand j’aperçus de loin un petit homme blême
Qui machinalement regardait couler l’eau.
Je m’approchai : c’était l’illustre maestro,
L’auteur de Salomon, Franz Coppola lui-même.

Par la porte secrète il s’était esquivé,
Et, n’étant orateur ni profond politique
(Comme nous avons vu maint pianiste achevé
Nous en donner depuis l’exemple magnifique),
Il avait prudemment décliné la réplique
Du discours solennel à ces cas réservé.

— « Pardon, lui dis-je alors, si je vous importune ;
Mais je sors du théâtre, et puisque je vous tien,
Puisqu’un heureux hasard et ma bonne fortune
Me font vous rencontrer, je vous dirai combien
J’admire votre ouvrage, ô grand musicien !
Dussé-je vous tenir une heure au clair de lune

« Non, jamais on ne vit pareil enchantement,
Et vous avez d’un coup tourné toutes les têtes.
Que sont Bach et Mozart près de ce que vous êtes ! »
Le petit maestro sourit modestement,
Et, sans trop me paraître ému du compliment,
Du bout de son mouchoir essuya ses lunettes.


— « Oh ! mon Dieu, vous voyez un homme bien chétif,
Reprit-il ; mon génie, en somme, est peu de chose,
Et, si vous en pouviez connaître ici la dose,
Vous parleriez de moi moins au superlatif.
Je prends à l’un l’orchestre, à l’autre le motif,
Et, pour mieux composer, d’abord je décompose.

« Par un art merveilleux que je tiens d’un sorcier,
Brave homme qui sans moi serait mort sur la paille,
J’extrais en un moment tout l’esprit d’un cahier,
Tout le suc d’un chef-d’œuvre, et, lorsque je travaille,
Du flacon de cristal où je tiens ma trouvaille,
Je répands une goutte ou deux dans l’encrier.

« Poète, dites-vous ? musicien, artiste ?
Oh ! que non pas, monsieur ! moi, je suis alchimiste !
Quatre grains de cela, trois drachmes de ceci :
Je combine, j’assemble, et je parviens ainsi
A ces effets puissans auxquels rien ne résiste ;
Quant à créer, vraiment, je n’en ai nul souci.

« D’ailleurs, c’est caresser une étrange chimère,
Que prétendre créer, au temps où nous vivons ;
Beethoven et Mozart, comme le vieil Homère,
Pour la postérité disaient : Nous travaillons.
Pour la postérité ? Je suis fils de ma mère :
Ils ont eu du génie, et nous en profitons !

« Bien fou qui se consume en de stériles veilles,
Qui se rompt la cervelle à chercher le vrai beau ;
La nature épuisée est à bout de merveilles,
Elle a donné le son, il nous reste l’écho ;
Faisons des bracelets et des pendans d’oreilles :
Dieu seul a le secret de l’or et du nouveau !

« Quoi ! d’une idée ici je me ferais l’apôtre,
Et j’irais en son nom chercher mon Golgotha !
Ces efforts ne sont plus d’un temps comme le nôtre,
La Muse d’aujourd’hui s’appelle Industria !
Mozart dans une fiole, et Rossini dans l’autre,
Que pensez-vous, monsieur, de ce système-là ?


— « Mais je pense, mon cher, que vous êtes un maître,
Et que ce siècle-ci vous doit un monument.
Par la mort-dieu, qu’au fond vous semblez le connaître !
Comme musicien, je vous trouvais bien grand,
Illustre Coppola, tout à l’heure, et peut-être
Le philosophe en vous est-il plus surprenant.

« Et dire, ô maladroit, que pour un lunatique
Je vous prenais d’abord, quand vous m’avez parlé
De sorcier, d’alchimie et d’eau cabalistique,
De Mozart dans votre encre à Bellini mêlé ;
Mais ce n’était, je vois, que simple rhétorique,
Et de l’allégorie à présent j’ai la clé !

— « Rhétorique, monsieur ! je parle sans figure ;
Avouez-le tout net, vous ne me croyez pas.
N’importe ! vous serez convaincu, je le jure ;
Venez jusque chez moi, je demeure à deux pas.
D’ailleurs, la nuit est belle à courir l’aventure. »
Et, parlant de la sorte, il me prit par le bras.

Nous cheminâmes donc par l’ombre et le silence
Cinq minutes au plus, et bientôt au détour
Des jardins de l’hôtel du résident de France,
Dont les tilleuls en fleur embaumaient le faubourg,
Mon homme fit un signe, et s’arrêta tout court
Devant une maison de modeste apparence.

Au palais enchanté nous touchions, grace au ciel ;
Il sonna, nul ne vint d’abord à son appel,
Et lui, de résonner alors de main de maître.
Déjà son large front devenait solennel,
Quand nous vimes enfin s’éclairer la fenêtre,
Et sur les blancs rideaux une ombre disparaître.

On ouvrit, et soudain, non, jamais œil plus bleu,
Jamais lèvre plus pâle et plus décolorée,
Ne frappa mes regards ! Sur le pas de l’entrée,
Une enfant nous reçut, une vierge éthérée ;
Seize ans ! une ame prête à s’envoler vers Dieu !
La bougie en ses mains semblait un lys de feu.


— « Tudieu ! dit Coppola, c’est bien se faire attendre,
Et nous avons l’oreille un peu dure ce soir.
— « Pardon, maître, pardon ; n’allez pas m’en vouloir :
Je chantais dans ma chambre, et n’ai pu vous entendre. »
Et sa peau délicate, aisée à s’émouvoir,
S’éclaira d’un reflet du rose le plus tendre.

Puis le musicien d’un ton plus radouci :
— « C’est ma nièce, monsieur, oui-dà : miss Sensitive !
(A cause de ses nerfs je l’ai nommée ainsi.)
Elle est presque toujours souffrante et maladive ;
Mais quelle intelligence ! et quelle voix aussi !
Près de mon oiseau bleu, Sontag n’est qu’une grive.

« Ah ! si l’enfant voulait débuter, quel succès !
Avant un an, monsieur, vous la verriez princesse ;
Mais nous sommes farouche et timide à l’excès ;
Pour le plus petit mot, nous tombons en faiblesse.
Je tremble que ce soir elle n’ait un accès.
Tenez, la voyez-vous qui s’éloigne et nous laisse ? »

Telle en effet qu’une ombre, et sans que de ses pas
On entendit le bruit, la douce jeune fille
Se dérobait à nous. — « Ne regrettez-vous pas
De voir si lestement retourner vers sa grille
La nonnette aux abois ? » - « Pauvre petite, hélas !
Reprit le maestro, comme son regard brille !

« C’est de l’accès qui vient le signe régulier.
— Que parlez-vous d’accès ? – Sur son front magnétique
Ne lisez-vous donc pas le secret tout entier ?
Elle va s’endormir d’un sommeil fantastique,
Puis courir au jardin, puis s’asseoir au clavier,
Et chanter jusqu’au jour une folle musique ;

« Des airs qu’elle improvise, étranges, inouis,
Qu’on essaierait en vain de transcrire à la plume,
Des hymnes pour les fleurs et pour l’astre des nuits.
Après avoir erré les pieds nus dans la brume,
Hier elle s’éveilla sur la marge d’un puits ;
Comprenez-vous enfin le mal qui la consume ?


« Oh ! c’est un mal cruel, déplorable à jamais,
Pour moi surtout, monsieur ! Non, vous ne pouvez croire
A combien d’embarras m’exposent ses accès ?
Des tours qu’elle me joue on ferait une histoire.
Je l’aime cependant ; si je vous racontais…
Mais visitons d’abord notre laboratoire. »

Au seuil du tabernacle, en effet, nous touchions ;
Nous entrâmes : ici grande fut ma surprise,
Quand je vis s’étager du sol jusqu’aux plafonds,
Au lieu de manuscrits et de partitions,
Des fioles dont une eau de couleur jaune ou grise,
Rose ou bleue, éclairait le cristal de Venise.

D’un côté le piano fracassé, vermoulu ;
De l’autre un alambic de forme singulière,
Puis des partitions, des manuscrits à terre,
Le tout horriblement mélangé, confondu ;
De pièces, de morceaux, mirifique inventaire !
Des œuvres de la veille étrange résidu !

Sur ces divers fragmens d’écriture effacée,
A peine pouvait-on des primitifs auteurs,
A force de travail, lire encor la pensée,
Et je me rappelai, chez les distillateurs,
Ces informes amas de feuilles et de fleurs
Dont la divine essence en un vase est passée.

— « Donc ceci, mon cher maître, est votre cabinet ?
M’écriai-je. — Oui, sans doute. — Eh ! mais, sans vous déplaire,
On se croirait plutôt chez un apothicaire.
— Apothicaire ! Eh ! eh ! pour vous parler tout net,
Nous le sommes un peu ; qui plus ou moins ne l’est ?
Je vous ai dit d’ailleurs ma formule ordinaire.

« Trois drachmes de Weber, cent de Donizetti !
Je combine, j’extrais et je volatilise.
Pensez-vous que l’on puisse être mieux assorti ?
S’il me manque un seul nom, j’entends qu’on me le dise. »
Et tandis qu’il parlait, je lus cette devise
Sur le plus gros flacon : Spiritus Mozarti.


— « Prenez sur l’étagère à votre fantaisie,
Me dit le maestro ; de notre pharmacie
Débouchez, sans scrupule, une fiole au hasard,
Quelqu’un de ces flacons merveilleux où mon art
Goutte à goutte concentre, ainsi qu’un divin nard,
L’esprit de la musique et de la poésie. »

Je pris sur la tablette un petit flacon vert
Dont l’éclat d’émeraude attirait ma paupière ;
Et, voyez le prodige ! à peine l’eus-je ouvert,
Qu’un sauvage parfum se répandit dans l’air,
Je ne sais quelle odeur de chêne et de bruyère,
Quelle étrange senteur vivace et forestière !

Effet surnaturel ! je crus voir dans les bois
La lune se lever, et flotter la bruine
De la source qui tombe au creux de la ravine ;
— « Écoutez, écoutez ! m’écriai-je ; trois fois
A retenti le cor, et la chasse est voisine ;
La meute fantastique emplit l’air de sa voix.

« Les hiboux effrayés hurlent dans leur simarre,
Et sous le noir taillis où s’engouffre le vent
S’élève d’un réchaud une flamme bizarre ;
La cascade en rumeur s’enfle et devient torrent.
Hurra ! j’ai vu la biche, au son de la fanfare,
Traverser le chemin, une balle à son flanc.

— « Tout beau ! s’écria Franz ; arrêtez, camarade ;
Vous avez respiré le flacon de Weber,
Et je vois qu’il est temps, comme dans la ballade,
Que le maître-sorcier lève sa main dans l’air !
Voyez, il n’est ici ni torrent ni cascade,
Et jamais à Florence on n’eut un ciel plus clair !

« Ah ! diable, la liqueur est tout évaporée ;
Ne pouviez-vous donc pas remettre le bouchon ?
Il va m’en coûter cher pour votre illusion.
N’importe. Seulement assez pour la soirée.
Je craindrais de vous voir la cervelle enivrée,
Si vous recommenciez sur un autre flacon.


« Certes, vous en usez d’ailleurs fort à votre aise ;
Je vous dis : Respirez, et vous absorbez tout.
Si je vous laissais seul ici, qu’à Dieu ne plaise !
De mes trésors bientôt on vous verrait à bout.
Mozart, Cimarosa, Beethoven, Pergolèse,
Ce serait à mourir asphyxié du coup !

« Il faut, à ce propos, que de miss Sensitive
Je vous conte, mon cher, un acte fabuleux :
Figurez-vous qu’un soir, la nonnette aux yeux bleus,
Comme j’étais absent, dans cette chambre arrive,
Vide en son arrosoir mes philtres merveilleux,
Et court en inonder les fleurs qu’elle cultive.

« O douleur ! voyez-vous Mozart et Beethoven,
Ce collyre enchanté, cette ame souveraine,
Que mon art des chefs-d’œuvre extrait à si grand’peine
Pour l’employer ensuite à quelque but divin,
Servir, ni plus ni moins que l’eau de la fontaine,
Pour rafraîchir le pied des lys de mon jardin ? »

— « Voilà bien, en effet, qui n’est pas ordinaire,
Repris-je en souriant ; j’aime l’invention.
Mais qui sait, après tout, si la visionnaire
N’expérimentait point en cette occasion ?
Sans doute, à votre exemple elle aura voulu faire,
Et trouver à son tour quelque combinaison.

« Plus d’un secret échappe à nos regards myopes
Que l’œil du somnambule aussitôt va saisir.
Si les fleurs qu’elle arrose avec votre élixir
Miraculeusement éclataient en syncopes,
Dites, si, grace à vous, le monde allait ouïr
Chanter les dahlias et les héliotropes !

« Oh ! le charmant concert ! L’entendez-vous d’ici ?
Le lys enamouré, frais ténor, beau Léandre,
Phrase languissamment son : Pria che spunti.
La rose lui répond par un chant doux et tendre,
Et le vieux tournesol, jaune comme Cassandre,
Chevrote dans son coin un motif de Grétry.


« Eh ! mais, écoutez donc cette musique étrange ;
Qui chante ainsi ? les fleurs, dites, ou bien un ange ?
Non, jamais on n’ouït telle vibration !
Est-ce une harpe d’or du temple de Sion
Qui soutient cette voix ? Et maintenant, qu’entends-je ?
Le chant s’éteint et meurt, ô désolation !

— « Vous ne devinez pas ? Cette voix métallique,
Ce timbre incomparable et si mélodieux,
C’est ma nièce qui chante, et quant à la musique,
A ce maestoso puissant et glorieux,
Le tout s’est exhalé d’un orgue sympathique
Dont ses doigts délicats ont fait mouvoir les jeux.

« Sans doute elle essayait au clavier, j’imagine,
Quelque nouveau prélude à me chanter demain,
Et le sommeil aura paralysé sa main. » -
A ces mots, d’un ressort il poussa la machine,
Une lucarne au mur s’entr’ouvrit, et soudain
Notre regard plongea dans la pièce voisine.

Figure-toi, lecteur, ô suave tableau !
Une étroite cellule en forme d’oratoire,
Que la lune en tombant, de ses reflets de moire,
Éclairait, et pareille au marbre d’un tombeau,
La main pendante encor sur les touches d’ivoire,
L’ange mélancolique à voix de soprano.

Belle ame d’harmonie et d’extase échauffée !
Le sommeil l’avait prise en son ravissement,
Et son pied, plus mignon que le pied d’une fée,
Sur la pédale encor pesant légèrement,
Il s’exhalait de l’orgue une vague bouffée,
Un bruit plein de mystère et de recueillement !

Le cahier de musique avait glissé par terre
Et gisait à côté d’un grand fauteuil sculpté
Où dormait étendue, et la tête en arrière,
La belle jeune fille au regard velouté,
Dont les yeux assoupis s’ouvraient à la lumière
Comme ces pâles fleurs des tièdes nuits d’été.


Et pour accroître encor l’effet de cette scène,
Un crucifix d’ivoire, ouvrage merveilleux,
Dont la lune argentait la sombre croix d’ébène,
Penchait le long du mur son front silencieux,
Vers qui montait toujours, de l’orgue éteint à peine,
Comme un dernier soupir d’encens mélodieux.

Non, jamais à mes yeux plus étrange spectacle
Ne s’offrit ; — je croyais d’un coin du paradis
Entrevoir le tableau ; fantaisie ou miracle,
Songe, que sais-je, moi ? mes sens étaient ravis,
Et les brises du ciel, qui du frais tabernacle
S’exhalaient, de bien-être inondaient mes esprits…

Huit mois s’étaient passés depuis cette aventure,
Lorsqu’aux Italiens, traversant un couloir,
Je m’entends tout à coup appeler l’autre soir :
Je m’arrête, et de Franz j’aperçois la figure.
— « Vous ici, mon cher maître ? enchanté de vous voir !
Et c’est pour notre hiver un excellent augure.

« A quand le Salomon ? car je ne pense pas
Que vous nous visitiez en oisif dilettante ;
Les lauriers parisiens vous ont tenté là-bas,
Fort bien ! Si le succès répond à mon attente,
Nous allons écraser de manière éclatante
Ce Giuseppe Verdi dont on fait trop de cas.

« Quant aux autres, vraiment, vous n’aurez pas grand’peine ;
Rossini nous déplaît, Mozart n’a plus d’écho,
Et Bellini déjà nous paraît rococo !
La Grisi, savez-vous ? sera bien dans la reine ;
Et comment Ronconi dira la grande scène,
Vous vous l’imaginez en voyant Nabucco.

— « Vous avez en effet une troupe divine,
Et, si monsieur Vatel donne mon opéra,
Je prétends renforcer de quelque cavatine
Le rôle du vizir, qu’à Mario je destine…

Mais rien ne presse encore, et nous verrons cela. » —
Et notre homme, à ces mots, tristement soupira.

— « Qu’avez-vous donc ce soir, et quel ennui vous gagne ?
Je vous trouve, en effet, pensif et mécontent.
— Oui, le mal du pays peut-être… La Romagne,
Monsieur de Metternich… Quelle triste campagne !
Maître, à tes violons reviens tambour battant ;
L’Italie est un cygne, elle meurt en chantant… » -

Tout ceci me semblait d’une entente ambiguë,
Et j’allais supplier mon brave Italien
De parler un peu moins en Phébus pythien,
Lorsqu’un coup de sonnette arrêta l’entrevue…
— « Au revoir donc. Ah çà ! vous ne me dites rien
De votre nièce ? Eh bien ! qu’est-elle devenue ?

— « Miss Sensitive ? Oh ! oh ! vous ne me croirez pas ;
Un mariage d’or ! princesse ! ambassadrice !
L’ange cataleptique a maintenant des bras
Comme une Clytemnestre et fait quatre repas.
Puis, nous représentons la cour de Vienne en Suisse ;
Il faut, vous l’avouerez, que l’air nous réussisse !

« Sa santé, chose étrange ! a tué son talent ;
Plus un brin de gosier ! plus une mélodie !
Et le prince, monsieur, l’épousa pour son chant !
J’ai toujours, quant à moi, pensé que le génie,
De même que la perle, est une maladie :
On en meurt quelquefois, on en guérit souvent ! » -

L’acte était commencé ; déjà, par la portière,
On entendait les chœurs et Brambilla chanter ;
Je rentrai dans la loge. Avant de le quitter,
Je lui promis pourtant mon amitié sincère,
Et, si vous permettez, un de ces soirs, j’espère,
Madame, avoir l’honneur de vous le présenter.


*** 

 

 

 

 

 

Auguste Barbier

 

LAZARE


La Lyre d’airain

 

 

 
Quand l’Italie en délire,
L’Allemagne aux blonds cheveux,
Se partagent toutes deux
Les plus beaux fils de la lyre,
Hélas ! Non moins chère aux dieux,
La ténébreuse Angleterre,
Dans son île solitaire,
Ne sent vibrer sous sa main
Qu’un luth aux cordes d’airain.
Ah ! Pour elle Polymnie,
La mère de l’harmonie,
N’a que de rudes accents,
Et les bruits de ses fabriques
Sont les hymnes magnifiques
Et les sublimes cantiques
Qui viennent frapper ses sens.

Écoutez, écoutez, enfants des autres terres !
Enfants du continent, prêtez l’oreille aux vents
Qui passent sur le front des villes ouvrières,
Et ramassent au vol comme flots de poussières
Les cris humains qui montent de leurs flancs !
Écoutez ces soupirs, ces longs gémissements
Que vous laisse tomber leur aile vagabonde,
Et puis vous me direz s’il est musique au monde
Qui surpasse en terreur profonde
Les chants lugubres qu’en ces lieux
Des milliers de mortels élèvent jusqu’aux cieux !
Là tous les instruments qui vibrent à l’oreille
Sont enfants vigoureux du cuivre ou de l’airain ;
Ce sont des balanciers dont la force est pareille
À cent chevaux frappés d’un aiguillon soudain ;
Ici, comme un taureau, la vapeur prisonnière
Hurle, mugit au fond d’une vaste chaudière,
Et, poussant au dehors deux immenses pistons,
Fait crier cent rouets à chacun de leurs bonds.
Plus loin, à travers l’air, des milliers de bobines
Tournant avec vitesse et sans qu’on puisse voir,
Comme mille serpents aux langues assassines
Dardent leurs sifflements du matin jusqu’au soir.
C’est un choc éternel d’étages en étages,
Un mélange confus de leviers, de rouages,
De chaînes, de crampons se croisant, se heurtant,
Un concert infernal qui va toujours grondant,
Et dans le sein duquel un peuple aux noirs visages,
Un peuple de vivants rabougris et chétifs
Mêlent comme chanteurs des cris sourds et plaintifs.


L’ouvrier.

Ô maître, bien que je sois pâle,
Bien qu’usé par de longs travaux
Mon front vieillisse, et mon corps mâle
Ait besoin d’un peu de repos ;
Cependant, pour un fort salaire,
Pour avoir plus d’ale et de bœuf,
Pour revêtir un habit neuf,
Il n’est rien que je n’ose faire :
Vainement la consomption,
La fièvre et son ardent poison,
Lancent sur ma tête affaiblie
Les cent spectres de la folie,
Maître, j’irai jusqu’au trépas ;
Et si mon corps ne suffit pas,
J’ai femme, enfants que je fais vivre,
Ils sont à toi, je te les livre.


Les enfants.

Ma mère, que de maux dans ces lieux nous souffrons !
L’air de nos ateliers nous ronge les poumons,
Et nous mourons, les yeux tournés vers les campagnes.
Ah ! Que ne sommes- nous habitants des montagnes,
Ou pauvres laboureurs dans le fond d’un vallon ;
Alors traçant en paix un fertile sillon,
Ou paissant des troupeaux aux penchants des collines,
L’air embaumé des fleurs serait notre aliment
Et le divin soleil notre chaud vêtement.
Et, s’il faut travailler sur terre, nos poitrines
Ne se briseraient pas sur de froides machines,
Et la nuit nous laissant respirer ses pavots,
Nous dormirions enfin comme les animaux.


La femme.

Pleurez, criez, enfants dont la misère
De si bonne heure a ployé les genoux,
Plaignez- vous bien : les animaux sur terre
Les plus soumis à l’humaine colère
Sont quelquefois moins malheureux que nous.
La vache pleine et dont le terme arrive
Reste à l’étable, et sans labeur nouveau,
Paisiblement sur une couche oisive
Va déposer son pénible fardeau ;
Et moi, malgré le poids de mes mamelles,
Mes flancs durcis, mes douleurs maternelles,
Je ne dois pas m’arrêter un instant :
Il faut toujours travailler comme avant,
Vivre au milieu des machines cruelles,
Monter, descendre, et risquer en passant
De voir broyer par leurs dures ferrailles,
L’œuvre de Dieu dans mes jeunes entrailles.


Le maître.

Malheur au mauvais ouvrier
Qui pleure au lieu de travailler ;
Malheur au fainéant, au lâche,
À celui qui manque à sa tâche
Et qui me prive de mon gain ;
Malheur ! Il restera sans pain.
Allons, qu’on veille sans relâche,
Qu’on tienne les métiers en jeu ;
Je veux que ma fabrique en feu
Écrase toutes ses rivales,
Et que le coton de mes halles,
En quittant mes brûlantes salles,
Pour habiller le genre humain,
Me rentre à flots d’or dans la main.


Et le bruit des métiers de plus fort recommence,
Et chaque lourd piston dans la chaudière immense,
Comme les deux talons d’un fort géant qui danse,
S’enfonce et se relève avec un sourd fracas.
Les leviers ébranlés entrechoquent leurs bras,
Les rouets étourdis, les bobines actives
Lancent leurs cris aigus, et les clameurs plaintives,
Les humaines chansons plus cuisantes, plus vives,
Se perdent au milieu de ce sombre chaos,
Comme un cri de détresse au vaste sein des flots...

Ah ! Le hurlement sourd des vagues sur la grève,
Le cri des dogues de Fingal,
Le sifflement des pins que l’ouragan soulève
Et bat de son souffle infernal,
La plainte des soldats déchirés par le glaive,
La balle et le boulet fatal,
Tous les bruits effrayants que l’homme entend ou rêve
À ce concert n’ont rien d’égal ;
Car cette noire symphonie
Aux instruments d’airain, à l’archet destructeur,
Ce sombre oratorio qui fait saigner le cœur,
Sont chantés souvent en partie
Par l’avarice et la douleur.

Et vous, heureux enfants d’une douce contrée
Où la musique voit sa belle fleur pourprée,
Sa fraîche rose au calice vermeil,
Croître et briller sans peine aux rayons du soleil,
Vous qu’on traite souvent dans cette courte vie
De gens mous et perdus aux bras de la folie,
Parce que doux viveurs, sans ennui, sans chagrins,
Vous respirez par trop la divine ambroisie
Que cette fleur répand sur vos brûlants chemins,
Ah ! Bienheureux enfants de l’Italie,
Tranquilles habitants des golfes aux flots bleus,
Beaux citoyens des monts, des champs voluptueux
Que le reste du monde envie ;
Laissez dire l’orgueil au fond de ses frimas !
Et bien que l’industrie, ouvrant de larges bras,
Épanche à flots dorés sur la face du monde
Les trésors infinis de son urne féconde,
Enfants dégénérés, oh ! Ne vous pressez pas
D’échanger les baisers de votre enchanteresse
Et les illusions qui naissent sous ses pas,
Contre les dons de cette autre déesse
Qui veut bien des humains soulager la détresse,
Mais qui, le plus souvent, ne leur accorde, hélas !
Qu’une existence rude et fertile en combats,
Où, pour faire à grand’peine un gain de quelques sommes
Le fer use le fer et l’homme use les hommes.

 

*** 

 

 

Émile Nelligan

 

Marches funèbres

 

 

 

J’écoute en moi des voix funèbres
Clamer transcendentalement,
Quand sur un motif allemand
Se rythment ces marches célèbres.

Au frisson fou de mes vertèbres
Si je sanglote éperdument,
C’est que j’entends des voix funèbres
Clamer transcendentalement.

Tel un troupeau spectral de zèbres
Mon rêve rôde étrangement ;
Et je suis hanté tellement
Qu’en moi toujours, dans mes ténèbres,
J’entends geindre des voix funèbres.

 

*** 

 

 

Émile Nelligan

 

Mazurka

 

Rien ne captive autant que ce particulier
Charme de la musique où ma langueur s'adore,
Quand je poursuis, aux soirs, le reflet que mordore
Maint lustre au tapis vert du salon familier.

Que j'aime entendre alors, plein de deuil singulier,
Monter du piano, comme d'une mandore,
Le rythme somnolent où ma névrose odore
Son spasme funéraire et cherche à s'oublier !

Gouffre intellectuel, ouvre-toi, large et sombre,
Malgré que toute joie en ta tristesse sombre,
J'y peux trouver encor comme un reste d'oubli.

Si mon âme se perd dans les gammes étranges
De ce motif en deuil que Chopin a poli
Sur un rythme inquiet appris des noirs Archanges.

*** 

Charles Baudelaire


LA MUSIQUE


La musique souvent me prend comme une mer !
        Vers ma pâle étoile,
Sous un plafond de brume ou dans un vaste éther,
        Je mets à la voile ;

La poitrine en avant et les poumons gonflés
        Comme de la toile,
J’escalade le dos des flots amoncelés
        Que la nuit me voile ;

Je sens vibrer en moi toutes les passions
        D’un vaisseau qui souffre ;
Le bon vent, la tempête et ses convulsions

        Sur l’immense gouffre
Me bercent. D’autre fois, calme plat, grand miroir
        De mon désespoir !

 

***

 

 

Sully Prudhomme

 

La Musique

 

Ah ! chante encore, chante, chante !
Mon âme a soif des bleus éthers.
Que cette caresse arrachante
En rompe les terrestres fers !

Que cette promesse infinie,
Que cet appel délicieux
Dans les longs flots de l’harmonie
L’enveloppe et l’emporte aux cieux !


Les bonheurs purs, les bonheurs libres
L’attirent dans l’or de ta voix,
Par mille douloureuses fibres
Qu’ils font tressaillir à la fois…

Elle espère, sentant sa chaîne
À l’unisson si fort vibrer,
Que la rupture en est prochaine
Et va soudain la délivrer !

La musique surnaturelle
Ouvre le paradis perdu…
Hélas ! Hélas ! il n’est par elle
Qu’en songe ouvert, jamais rendu.

 

*** 

 

 

Louis  Bouilhet

 

Musique

 

 


Quand le vieil Amphion, la cithare à la main,
Bâtissait les remparts de la ville thébaine ;
Quand le bon Josué, soufflant à perdre haleine,
Ébranlait Jéricho de sa trompe d’airain ;

Certe ils avaient tous deux le rhythme souverain,
Bien qu’un effet contraire ait couronné leur peine ;
Et tous deux ont touché, poëte et capitaine,
À des buts différents, par le même chemin.

Amphion ! Josué ! Musiciens antiques !
Le temps n’a pas brisé vos instruments magiques,
Prévoyant qu’après vous d’autres s’en serviraient.

Mais, hélas ! Dans nos jours aux muses difficiles,
Pour un ou deux chanteurs qui bâtiraient des villes,
Comme on en peut nommer qui les renverseraient !

 

*** 

 

 

Albert Lozeau

 

Musique

 

J’ADORAIS la musique autrefois : j’ai changé ;
Je préfère aujourd’hui le rythme du silence.
Je sens en moi grandir une âme d’étranger
Que trouble et que distrait la sonore cadence.

Comme une pierre en l’eau jetée, où le ciel luit,
Brouille la vision de l’image sereine,
Les sons harmonieux sont des cailloux de bruit
Dans le beau lac de paix dont mon âme fut pleine !


O vrai Musicien, ô Silence profond !
Calme charmeur de mélodie universelle,
Sur ton autel, je brûlerai le violon
Et le si grave et le si doux violoncelle !

Car tout ce qui te chasse, ô Silence, est mauvais,
Hors la parole humaine et le chant solitaire ;
Et c’est toi qui, dans les temps anciens, t’élevais,
O Silence, premier orchestre de la terre !…

                                                    * * *

Parlez-moi. Votre voix pleine de mots muets
M’enchante ; je comprends surtout ce qu’elle cache.
Laissez au piano dormir ces menuets,
Et rêvons : il n’est rien de meilleur, que je sache…

 

*** 

Émile Nelligan

 

Musiques funèbres

 

Quand, rêvant de la morte et du boudoir absent,
Je me sens tenaillé des fatigues physiques,
Assis au fauteuil noir, près de mon chat persan,
J’aime à m’inoculer de bizarres musiques,
Sous les lustres dont les étoiles vont versant
Leur sympathie au deuil des rêve léthargiques.

J’ai toujours adoré, plein de silence, à vivre
En des appartements solennellement clos,
Où mon âme sonnant des cloches de sanglots,
Et plongeant dans l’horreur, se donne toute à suivre,
Triste comme un son mort, close comme un vieux livre,
Ces musiques vibrant comme un éveil de flots.


Que m’importe l’amour, la plèbe et ses tocsins ?
Car il me faut, à moi, des annales d’artiste ;
Car je veux, aux accords d’étranges clavecins,
Me noyer dans la paix d’une existence triste
Et voir se dérouler mes ennuis assassins,
Dans le prélude où chante une âme symbolique.

Je suis de ceux pour qui la vie est une bière
Où n’entrent que les chants hideux des croquemorts,
Où mon fantôme las, comme sous une pierre,
Bien avant dans les nuits cause avec ses remords,
Et vainement appelle, en l’ombre familière
Qui n’a pour l’écouter que l’oreille des morts.

Allons ! Que sous vos doigts, en rythme lent et long
Agonisent toujours ces mornes chopinades…
Ah ! que je hais la vie et son noir Carillon !
Engouffrez-vous, douleurs, dans ces calmes aubades,
Ou je me pends ce soir aux portes du salon,
Pour chanter en Enfer les rouges sérénades !

Ah ! funèbre instrument, clavier fou, tu me railles !
Doucement, pianiste, afin qu’on rêve encor !
Plus lentement, plaît-il ?… Dans des chocs de ferrailles,
L’on descend mon cercueil, parmi l’affreux décor
Des ossements épars au champ des funérailles,
Et mon cœur a gémi comme un long cri de cor !…

 

*** 

 

Claude-Joseph Dorat

 

(1734-1780)

 

La Déclamation théatrale

 

Chant III


L’Opéra

 

 

 

 
Descends, viens m’inspirer, savante Polymnie,
Viens m’ouvrir les trésors de l’auguste harmonie.
Tu m’exauces : déjà tous les chantres des bois,
Te saluant en choeur, accompagnent ma voix.
L’onde de ces ruisseaux plus doucement murmure :
Zéphir plus mollement frémit sous la verdure.
Les roseaux de Syrinx, changés en instrument,
Vont moduler des airs sous les doigts d’un amant.
Cet arbuste est plaintif, cette grotte sonore :
La parole n’est plus, et retentit encore.
Dans le calme enchanteur d’un loisir studieux,
Ô déesse ! J’entends la musique des cieux.
La terre a ses accens, et les airs lui répondent ;
Les astres dans leurs cours jamais ne se confondent.
Les mondes, entraînés par leurs ressorts secrets,
Toujours en mouvement, ne se heurtent jamais.
Paroissant opposés, ils ont leur sympathie :
Dans l’accord général, chacun a sa partie ;
Et les êtres unis par ton art créateur,
Forment un grand concert, digne de leur auteur.

Mais daigne enfin, quittant cette sphere hardie,
Assigner des leçons à notre mélodie.
De la scene lyrique, objet de mes travaux,
Étale à mes regards les magiques tableaux.
Dis-moi par quels secours, le chant, plein de ta flame,
Peut s’ouvrir par l’oreille un chemin jusqu’à l’ame ;
Ce qu’il doit emprunter, pour accroître son feu,
De l’esprit, de la force, et des graces du jeu.
Vous qui sur ce théatre oserez vous produire,
Reçûtes-vous des traits assortis pour séduire ?
N’allez point, sur la scene usurpant un autel,
Faire huer un dieu sous les traits d’un mortel.
Le monde où vous entrez est peuplé de déesses :
L’amour, en folâtrant, y choisit ses prêtresses.
Avec des traits flétris, un teint jaune et plombé,
Pourrez-vous, sans rougir, prendre le nom d’Hébé ?
D’un oeil indifférent verrai-je une mulâtre
Appliquer à Vénus sa couleur olivâtre ;
Dans un char transparent, par des cignes traîné,
Fendre les airs, aux yeux de Paphos étonné,
Et rappeller en vain cet enfant volontaire,
Qui s’est allé cacher à l’aspect de sa mere ?
Que Flore à mes regards n’ose jamais s’offrir,
Sans me faire envier le bonheur de zéphir.
Sa bouche au doux souris, doit être aussi vermeille
Que les boutons de rose, épars dans sa corbeille.

L’amante de Titon, pour fixer nos amours,
Doit avoir la fraîcheur du matin des beaux jours ;
Et sous les pampres verds dont Bacchus se couronne,
Le plaisir doit briller dans les yeux d’érigone.
Que la taille et le port soient toujours adaptés
Aux rôles différens que vous représentez.
Des colosses hautains, dont l’amour fuit les traces,
Pourront-ils badiner sous le corset des graces ?
La naine pourra-t-elle, avec l’air enfantin,
Me retracer Pallas une lance à la main ?
Et l’orgueil menaçant d’une reine en colere
Conviendra-t-il au front d’une simple bergere ?
Sachez, quand il le faut, varier votre ton,
Sévere dans Diane, emporté dans Junon.
Vous sur-tout qui voulez, dans vos fureurs lyriques,
Ressusciter pour nous ces paladins antiques,
Tous ces illustres fous, ces héros fabuleux ;
Soyez, à nos regards, gigantesques comme eux.
C’est peu de m’étaler une jeunesse aimable ;
Je hais un Amadis, s’il n’est point formidable.
Quand Roland déracine, en ses fougueux accès,
Ces chênes orgueilleux, ornemens des forêts,
Je veux que, déployant une haute stature,
Il enrichisse l’art des dons de la nature.
S’il n’en impose point à l’oeil du spectateur,
Si je ne confonds point le modele et l’acteur,

D’un tableau sans effet bientôt je me détache ;
Je ne vois qu’un enfant caché sous un panache,
Et dont le foible bras, fidele à sa leçon,
Renverse avec fracas des arbres de carton.
En vain son oeil menace, et sa main est armée ;
Je cherche le héros, et je ris du pygmée.
Par la seule raison mon esprit enchanté,
Cherche dans le prestige un air de vérité.
Pour nous rendre les traits d’Adonis ou d’Alcide,
Le genre de vos voix peut vous servir de guide.
Des sons frêles et doux seroient choquans et faux,
Dans la bouche du dieu qui gourmande les flots.
Ces organes sont faits pour briller dans des fêtes ;
C’est d’un ton foudroyant que l’on parle aux tempêtes.
Quand les vents déchaînés mugissent une fois,
Ils ne s’appaisent point avec des ports de voix ;
Et Jupiter-lui même, armé de son tonnerre,
Se verroit, dans sa gloire, insulté du parterre,
S’il venoit, s’annonçant par un timbre argentin,
Prononcer en fausset les arrêts du destin.
Mais c’est peu de la voix, c’est peu de la figure,
Si vous ignorez l’art d’achever l’imposture,
De parer ces présens, d’y joindre l’action,
Et cette vérité, d’où naît l’illusion.
Dans ce ressort trop dur mettez plus de mollesse :
Ces muscles trop tendus ont besoin de souplesse.

La grace et la beauté d’un athlete vainqueur
Sont dans l’usage adroit de sa mâle vigueur.
Faites-vous, il le faut, une secrete étude
De chaque mouvement et de chaque attitude.
Instruits par la nature, apprenez à l’orner ;
Sur le théatre enfin sachez vous dessiner.
C’est par là que Chassé régna sur votre scene,
Et partage le trône où s’assied Melpomene.
Prête à favoriser vos utiles efforts,
La peinture a pour vous déroulé ses trésors.
Des grands maîtres de l’art consultez les ouvrages,
Voyez-y nos héros vivre dans leurs images.
L’un, pâlissant de rage, arrachant ses cheveux,
Semble frapper la terre, et maudire les cieux :
L’autre, plus recueilli dans ses sombres alarmes,
De son oeil consterné laisse tomber des larmes.
Ici, c’est un amant, vengeant ses feux trahis :
Là, c’est un pere en pleurs, qui réclame son fils.
Dans sa noble fureur, voyez comment Achille
Est fier et menaçant, quoiqu’il reste immobile.
Quelle ame dans ce calme et quel emportement !
Chaque fibre, à mes yeux, exprime un sentiment.
Mais auprès de Vénus cherche en vain son audace :
La fureur disparoît, et l’amour la remplace.
Entre des bras d’albâtre à tout moment pressé,
Sur le sein qu’il caresse il languit renversé ;

Son regard est brûlant, son ame est éperdue :
Aux levres de Cypris sa bouche est suspendue ;
Et de son oeil guerrier, où brillent les desirs,
Coulent ces pleurs si doux, que l’on doit aux plaisirs.
Raphaël et Rubens ont droit à votre hommage :
C’est quand l’acteur peint bien qu’il nous plaît davantage.
Lorsqu’un chantre fameux, une lyre à la main,
Exerçoit des accords le pouvoir souverain,
Et par une harmonie, ou belliqueuse ou tendre,
Maîtrisoit le génie et l’ame d’Alexandre,
Échauffoit ses transports, l’enivroit tour-à-tour
De douleur, de plaisir, de vengeance et d’amour,
Lui faisoit à son gré prendre ou quitter les armes,
Pousser des cris de rage, ou répandre des larmes ;
Rallumoit sa fureur contre Persépolis,
Ou le précipitoit sur le sein de Thaïs,
Puis-je croire qu’alors un front plein d’énergie,
De ces divers accens n’aidât point la magie ?
Les regards de l’Orphée, altiers, sombres touchans
Peignoient les passions, mieux encor que ses chants ;
Dans tous ses mouvemens respiroit le délire :
Son geste, son visage accompagnoit sa lyre,
Et de son action l’éloquente chaleur
Transmettoit à ses sons la flamme de son coeur.
L’organe le plus beau, privé de cette flame,
Forme un stérile bruit qui ne va point à l’ame.

Que l’organe pourtant ne soit point négligé.
Cet utile ressort veut être dirigé.
La nature le donne, et l’art sait le conduire,
L’affoiblir ou l’enfler, l’étendre ou le réduire.
Insinuant et doux, quand il faut demander,
Terrible et véhément, quand il faut commander ;
Sourd dans le désespoir, sonore dans la joie,
Tantôt il se renferme et tantôt se déploie.
Le ton est tyrannique ; il s’y faut asservir ;
Mais les inflexions doivent vous obéir.
Selon que l’ame souffre ou que l’ame est contente,
L’inflexion doit suivre ou vive ou gémissante.
Des sons autour de nous éclatent vainement ;
Leur plus douce magie est dans le sentiment :
Le sentiment fait tout, c’est lui qui me réveille,
Par lui l’ame est admise au plaisir de l’oreille ;
Et je place l’acteur, privé d’un si beau don,
Au-dessous du fluteur instruit par Vaucanson.
Notre goût, plus superbe avec plus de justesse,
De nos récitatifs accuse la tristesse ;
Ces modulations, dont le refrein glacé
Semble un hymne funebre au sommeil adressé.
Le vrai récitatif, sans appareil frivole,
Doit marcher, doit voler, ainsi que la parole.
Pour lier l’action ce langage est formé,
Et veut être chanté, bien moins que déclamé.

Pourquoi donc tous ces cris, ces inflexions lourdes,
Ces accens prolongés sur des syllabes sourdes,
Ces froids glapissemens, qu’on se plaît à filer ?
Cessez de m’étourdir, quand il faut me parler.
Quittez cet attirail, cette insipide emphase,
L’écueil de notre chant, loin d’en être la base ;
Et ne vous piquez plus du fol entêtement
D’endormir le public mélodieusement.
La célebre Le Maure, honneur de votre scene,
Asservissoit Euterpe aux loix de Melpomene.
Elle phrasoit son chant, sans jamais le charger :
Ce qui languissoit trop, elle osoit l’abréger.
Ce long récitatif, où l’auditeur sommeille,
Fixoit l’esprit alors, en caressant l’oreille ;
Et le drame lyrique, aujourd’hui si traînant,
Avec légéreté couroit au dénoûment.
Réservez, réservez la pompe musicale,
Pour ces morceaux marqués, où l’organe s’étale,
Où l’ame enfin s’échappe en sons plus véhémens,
Et donne un libre essor à tous ses sentimens.
Mais parmi les écarts d’une voix moins timide,
Que le motif de l’air soit toujours votre guide.
C’est ainsi qu’un sculpteur, à qui l’art est connu,
Sous le voile toujours fait soupçonner le nu.
Dans ce fracas lyrique, et ce brillant délire,
Par un maintien forcé n’apprêtez point à rire.

Craignez de vous borner à des sons éclatans ;
Et gardez que vos bras, suspendus trop long-tems,
Comme deux contrepoids qu’en l’air un fil balance,
Attendent, pour tomber, la fin d’une cadence.
Sans doute par le chant vous devez nous charmer ;
Mais c’est au jeu sur-tout que je veux vous former.
Toi, qui veux t’emparer des rôles à baguette,
Si tu n’as pour talent qu’une audace indiscrette,
Pourras-tu, l’oeil en feu, bouleverser les airs,
Faire pâlir Hécate, enfler le sein des mers,
Et perçant de Pluton le ténébreux domaine,
À tes dragons ailés parler en souveraine ?
Tes yeux me peindront-ils la rage et la douleur ?
Pour évoquer l’enfer, il faut de la chaleur.
Ne va point imiter ces sorcieres obscures,
Qui n’ont rien d’infernal, si ce n’est leurs figures ;
Menacent sans fureur, s’agitent sans transport,
Et dont le moindre geste est un pénible effort.
Sisyphe, à leur aspect, et transit et succombe :
De ses doigts engourdis sa roche échappe, tombe ;
Et l’ardent Ixion, surpris de frissonner,
Sur son axe immobile a cessé de tourner.
Il faut que, dans son jeu, la redoutable Armide
M’attendrisse à la fois, m’échauffe et m’intimide.
Dans ces rians jardins Renaud est endormi,
Ce n’est plus ce guerrier, ce superbe ennemi,
Ombragé d’un panache et caché sous des armes ;
C’est Adonis qui dort, protégé par ses charmes.

Armide l’apperçoit, jette un cri de fureur,
S’élance, va percer son inflexible coeur...
Ô changement soudain ! Elle tremble, soupire,
Plaint ce jeune héros, le contemple et l’admire.
Trois fois, prêt à frapper, son bras s’est ranimé,
Et son bras qui retombe est trois fois désarmé.
Son courroux va renaître et va mourir encore :
Elle vole à Renaud, le menace, l’adore,
Laisse aller son poignard, le reprend tour-à-tour ;
Et ses derniers transports sont des transports d’amour.
Que ces emportemens sont mêlés de tendresse !
Quel contraste frappant de force et de foiblesse !
Que de soupirs brûlans ! Que de secrets combats !
Que de cris et d’accens, qui ne se notent pas !
À l’ame seule alors il faut que j’applaudisse :
La chanteuse s’éclipse, et fait place à l’actrice.
Il échappe souvent des sons à la douleur,
Qui sont faux à l’oreille et sont vrais pour le coeur.
Quand de Psyché mourante au milieu de l’orage,
Arnould les yeux en pleurs me vient offrir l’image,
Et frémit sous la nue, où brillent mille éclairs,
Puis-je entendre sa voix, dans le fracas des airs ?

J’aime à voir son effroi lorsque la foudre gronde,
Et ses regards errans sur les gouffres de l’onde ;
Ses sons plaintifs et sourds me pénetrent d’horreur,
Et son silence même ajoute à ma terreur.
Grace à l’illusion, je sens trembler la terre ;
Cet airain, en roulant, me semble un vrai tonnerre :
Ces flots que l’art souleve et sait assujettir,
Sont des flots écumans, tout prêts à l’engloutir ;
Et lorsque le flambeau des pâles euménides
Éclaire son désordre et ses graces timides,
J’éprouve sa frayeur, je frissonne, et je croi
Entendre tout l’enfer rugir autour de moi.
Telle est du grand talent la puissante féerie ;
Il rend tout vraisemblable, il donne à tout la vie ;
Il anime la scene, et, pour dicter des loix,
À peine a-t-il besoin du secours de la voix.
À ces divers effets comment pourroit prétendre
Celle qui, sur la scene affectant un air tendre,
Sensible par corvée, et folle par état,
Quand son air est chanté, sourit au premier fat,
Provoque les regards, va mendier l’éloge
De ce jeune amateur endormi dans sa loge ;
Et le coeur gros encor, l’oeil de larmes trempé,
Arrange, en minaudant, tout le plan d’un soupé ?
Que jamais votre esprit ne soit hors de la scene,
Que votre oeil au hasard jamais ne se promene.

Oubliez des balcons ces muets entretiens ;
Vos regards sont distraits, ils détournent les miens.
Mais vous qui, dans nos choeurs prétendus harmoniques,
Venez nous étaler vos masses organiques,
Et circulairement rangés en espalier,
Detonnez de concert pour mieux nous ennuyer ;
Vous verrai-je toujours, l’esprit et le coeur vuides,
Hurlant, les bras croisés, vos refrains insipides ?
Vous est-il défendu de peindre dans vos yeux,
Ou la tristesse sombre, ou les folâtres jeux ?
Pour célébrer Vénus, Cérès, Flore et Pomone,
Lorsque le tambourin autour de vous résonne,
Sous des berceaux de fleurs lorsque d’heureux amans
Entrelacent leur chiffre, et gravent leurs sermens,
Ou que l’ardent vainqueur de l’Indus et du Gange,
Une coupe à la main, préside à la vendange ;
Quand tout est rayonnant du feu de la gaîté,
De quel oeil soutenir votre immobilité ?
Vous gâtez le tableau qui par vous se partage ;
De grace, criez moins, et sentez davantage ;
Et que l’on puisse enfin, sur vos fronts animés,
Trouver le sens des vers, par la voix exprimés...
La scene s’embellit : sur des bords solitaires,
Je vois se réunir des grouppes de bergeres.
Des bergers amoureux ont volé sur leurs pas ;
Apollon les appelle à d’aimables combats.

Des guirlandes de fleurs ont paré ces musettes.
Cent touffes de rubans décorent ces houlettes :
Déjà de l’art du chant on dispute le prix,
Les juges sont églé, Silvanire, Cloris ;
C’est dans leurs jeunes mains que brille la couronne,
C’est le goût qui l’obtient, et l’amour qui la donne.
Le goût fut ton génie, ô toi, chantre adoré,
Toi, moderne Linus, par lui-même inspiré !
Que j’aimois de tes sons l’heureuse symmétrie,
Leur accord, leur divorce et leur économie !
Organe de l’amour auprès de la beauté,
Tu versois dans les coeurs la tendre volupté.
L’amante en vain s’armoit d’un orgueil inflexible ;
Elle couroit t’entendre, et revenoit sensible.
Plus d’une fois le dieu qui préside aux saisons,
Qui fait verdir les prés, et jaunir les moissons,
Las du céleste ennui, jaloux de nos hommages,
Sous les traits d’un berger parut dans nos bocages :
Sous ces humbles dehors, heureux et caressé,
Il retrouva les cieux dans les regards d’Issé ;
Et goûtant de deux coeurs la douce sympathie,
Fut dieu plus que jamais dans les bras de Clithie.
C’est lui sans doute encor qui vient, changeant d’autels,
Amuser sous tes traits, et charmer les mortels.
Vous, qui voulez sortir de la foule profane,
Comme lui cultivez et domptez votre organe ;
Corrigez-en les tons aigres, pesans ou faux ;
En graces, comme lui, transformez vos défauts.
Prétendez-vous m’offrir le lever de l’aurore ?
Que votre foible voix par degré semble éclore,
Et soudain déployée en sons vifs et brillans,
Me retrace du jour les feux étincelans.
De l’amour qui gémit qu’elle exprime les peines,
Se joue avec ses traits, et roule avec ses chaînes.
Peignez-vous un ruisseau ? Que vos sons amoureux
Coulent avec ses flots, et murmurent comme eux.
Répandez sur vos tons une aimable mollesse :
D’un organe d’airain soumettre la rudesse
À chanter les plaisirs et les ris ingénus,
C’est donner à Vulcain l’écharpe de Vénus.
Tel acteur s’applaudit et se croit sûr de plaire,
Qui d’une voix tonnante aborde une bergere.
À peine dans son art il est initié,
Et c’est en mugissant qu’il me peint l’amitié.
Mettez dans votre chant d’insensibles nuances ;
Des airs lents ou pressés marquez les différences.
Ce passage est frappant et veut de la vigueur :
Là, que l’inflexion expire avec langueur,
Et que par le succès votre voix enhardie
Ajoute, s’il se peut, à notre mélodie.
Divine mélodie, ame de l’univers,
De tes attraits sacrés viens embellir mes vers.

Tout ressent ton pouvoir ; sur les mers inconstantes
Tu retiens l’aquilon dans les voiles flottantes.
Tu ravis, tu soumets les habitans des eaux,
Et ces hôtes ailés qui peuplent nos berceaux.
L’amphion des forêts, tandis que tout sommeille,
Prolonge en ton honneur son amoureuse veille,
Et seul sur un rameau, dans le calme des nuits,
Il aime à moduler ses douloureux ennuis.
Tes loix ont adouci les moeurs les plus sauvages ;
Quel antre inhabité, quels horribles rivages
N’ont pas été frappés par d’agréables sons ?
Le plus barbare écho répéta des chansons.
Dès qu’il entend frémir la trompette guerriere,
Le coursier inquiet leve sa tête altiere,
Hennit, blanchit le mords, dresse ses crins mouvans,
Et s’élance aux combats, plus léger que les vents.
De l’homme infortuné tu suspends la misere,
Tu rends le travail doux, et la peine légere.
Que font tant de mortels en proie aux noirs chagrins,
Et que le ciel condamne à souffrir nos dédains ?
Le moissonneur actif que le soleil dévore,
Le berger dans la plaine errant avant l’aurore ?
Que fait le forgeron soulevant ses marteaux ?
Le vigneron brûlé sur ses ardens côteaux ?
Le captif dans les fers, le nautonnier sur l’onde,
L’esclave enseveli dans la mine profonde,
Le timide indigent dans son obscur réduit ?
Ils chantent : l’heure vole, et la douleur s’enfuit.
Jeune et discret amant, toi qui, dans ton ivresse,
N’as pu fléchir encor ton injuste maîtresse :
Dans le mois qui nourrit nos frêles rejetons,
Et voit poindre les fleurs à travers leurs boutons,
Sur la scene des champs n’oses-tu la conduire ?
La nature est si belle à son premier sourire !
Qu’avec toi ton églé contemple ces tableaux,
Et l’émail des vallons, et l’argent des ruisseaux :
Dans cet enchantement, que sa main se repose
Sur ce frais velouté qui décore la rose ;
Qu’elle puisse à longs traits en respirer l’odeur :
Le plaisir de ses sens va passer dans son coeur.
Si de tous ces attraits elle osoit se défendre,
Joins-y la volupté d’un chant flexible et tendre :
Tu l’entendras bientôt en secret soupirer...
Et je laisse à l’amour le soin de t’éclairer.
L’art des sons n’est que l’art d’émouvoir et de plaire ;
C’est le plus doux secret pour vaincre une bergere :
Mais bannissez l’apprêt ; il nous glace ; et le chant,
S’il est maniéré, cesse d’être touchant.
Évitez avec soin la molle afféterie ;
Qu’avec légéreté votre voix se varie.
Jaloux de l’embellir, craignez de la forcer ;
Un organe contraint ne peut intéresser.

Soyez vrai, naturel, c’est la premiere grace,
Et celle qu’on poursuit dégénere en grimace.
Pour illustrer votre art, respectez dans vos jeux
Le palais des héros et le temple des dieux.
Du trône où siege Euterpe il ne faut point descendre.
Sans indignation puis-je voir, puis-je entendre
Naziller Arlequin, grimacer Pantalon,
Où tonnoit Jupiter, où chantoit Apollon ?
En secret indigné que sa scene avilie
Se fût prostituée aux bouffons d’Italie ;
Que le françois, trompé par un charme nouveau,
Eût pour leurs vains fredons abandonné Rameau ;
Ce dieu voulut punir ce transport idolâtre,
Et chargeant d’un carquois ses épaules d’albâtre,
Les yeux étincelans, la fureur dans le sein,
Aux antres de Lemnos il descend chez Vulcain.
L’immortel, tout noirci de feux et de fumée,
Attisoit de ses mains la fournaise allumée ;
Mais il ne forgeoit plus ces instrumens guerriers,
Ces tonnerres de Mars, ces vastes boucliers,
Où l’air semble fluide, où l’onde dans sa sphere
Coule, et sert mollement de ceinture à la terre.
L’enclume retentit sous de plus doux travaux ;
Il y frappe des dards pour l’enfant de Paphos.

Vulcain, dit Apollon, on profane mon culte ;
Sur mes autels souillés chaque jour on m’insulte.
Venge-moi. Tout-à-coup dans les bruyans fourneaux
Des cyclopes ailés allument cent flambeaux ;
Ils volent, et déjà leur cohorte enhardie
Sur les faîtes du temple a lancé l’incendie.
Le croissant de Phébé, la conque de Cypris,
La guirlande de Flore et l’arc brillant d’Iris,
Des champs élisiens l’immortelle parure,
Les zéphirs, les ruisseaux, les fleurs et la verdure,
Les superbes forêts, les rapides torrens,
Du souverain des mers les palais transparens,
Hélas, tout est détruit ! On parcourt les ruines :
Là chantoient les plaisirs et les graces badines.
Le Mierre, prodigant les charmes de sa voix,
Là, disputoit le prix aux sirenes des bois :
Ici l’aimable Arnould exerçoit son empire,
Et nous intéressoit aux pleurs de Télaïre.
Euterpe cependant, pour nous dicter ses loix,
Rentre dans son asyle, et reprend tous ses droits.
Rameau, le sceptre en main, éclipse Pergolese :
Le goût a reparu : le dieu du jour s’appaise,
Et son ressentiment nous poursuivroit encor,
Si la scene à ses yeux n’eût remontré Castor.

 

***  





William Chapman

 

Intima verba

L’Orgue

 

 

 

À Samuel Casavant.

L’orgue ! ― Dans l’atelier immense qui bourdonne,
Maint ouvrier déploie un effort rude et long,
Ciselant tour à tour le bois, le fer, le plomb,
Pour créer l’instrument qui chante, pleure et tonne.

Heureux d’emprisonner dans ses flancs le trombone,
La flûte, le hautbois, le cor, le violon,
Le facteur patient, héritier d’Apollon,
Poursuit avec lenteur son travail monotone.

À polir un sonnet, une ode, un madrigal,
Le musophile prend une peine infinie.
Le vers doit y vibrer comme bois et métal.

Et j’applaudis en vous l’artiste de génie
Qui, l’oreille toujours ouverte à l’harmonie,
Dans le poète acclame un fraternel rival.

 

***

 

Maurice Rollinat

 

Le Piano

 

 

 

À Marcel Noël.

 

 
Puis-je te célébrer autant que je le dois,
Cher interlocuteur au langage mystique ?
Hier encor, le chagrin, ruisselant de mes doigts,
T’arrachait un sanglot funèbre et sympathique.

Sois fier d’être incompris de la vulgarité  !
Beethoven a sur toi déchaîné sa folie,
Et Chopin, cet Archange ivre d’étrangeté,
T’a versé le trop-plein de sa mélancolie.

Le rêve tendrement peut flotter dans tes sons ;
La volupté se pâme avec tous ses frissons
Dans tes soupirs d’amour et de tristesse vague ;

Intime confident du vrai musicien,
Tu consoles son cœur et son esprit qui vague
Par ton gémissement, fidèle écho du sien.

 

*** 

 

Cyprian Norwid (1821-1883)

 

Le Piano de Chopin


Traduit du polonais par Joseph Pérard

 

(À Antoine C.)

La musique est une chose étrange !
Byron

L’art ?… c’est l’art – et puis, voilà tout.
Béranger



I

J’étais chez Toi ces avant-derniers jours
D’une inabordable traîne
― Pleins, comme le Mythe,
Pâles, comme l’aube... ―
Quand la fin de la vie murmure au commencement :
« Je ne te briserai pas ― non !
― Je te manifesterai !... »


II

J’étais chez Toi ces jours, avant-derniers,
Lorsque tu ressemblais ― à tout moment, à tout moment ―
A la lyre que laisse choir Orphée,
Où la force du jet lutte avec le chant :
Et les quatre cordes s’entretiennent,
Se choquant
Par deux ― par deux ―
Et chuchotant à la sourdine :
« Est-ce lui qui vient
« De frapper le ton ?...
« Est-ce un tel maître !... qu’il joue...
même en nous repoussant ? »


III

J’étais chez Toi ces jours, Frédéric !
Ta main ― pour sa blancheur
D’albâtre, et sa prise, et son chic,
Et ses attouchements hésitants de plume d’autruche ―
Se mêlait dans mes yeux au clavier
D’ivoire...
Et tu semblais cette figure, que
Du sein des marbres,
Avant qu’on ne les taille,
Évoque le ciseau
Du génie ― éternel Pygmalion !


IV

Et en ce, que tu jouais ― et ce qu’a dit le ton, et ce qu’il dira,
Les échos autrement peuvent bien se parer,
Que quand tu haussais toi-même de Ta main
Tout accord ―
Et en ce, que tu jouais, telle était la simplicité
De la perfection Périclésienne,
Que si quelque vertu ancienne,
Dans un manoir de mélèze
Entrant, se disait :
« Je renais dans le Ciel,
Et la porte me devient une harpe.
Un ruban le sentier...
L’hostie m’apparaît à travers le blé pâle...
L’Emmanuel habite déjà
Sur le Thabor ! »


V

Et là c’était la Pologne, du zénith
De la toute-perfection de l’histoire
Ravie dans un arc-en-ciel d’extase ―
La Pologne ― des charrons transfigurés !
La toute même,
Rucher d’or...
(Je te la reconnaîtrais jusqu’aux confins de l’être !...)


VI

Et ― voici ― que ton chant s’achève ― et déjà plus
Je ne Te vois ― mais j’entends
Je ne sais quel bruit... d’enfants qui se chamaillent...
― Et c’est encore les touches qui disputent
De désir non chanté,
Et se choquant à la sourdine
Par huit ― par cinq ―
Chuchotent : « A-t-il préludé ? nous repousse-t-il ?... »


VII

O Toi ! ― qui de l’Amour es le profil,
Ayant pour nom Achèvement ;
Ce ― qu’en Art on nomme le Style,
Car il pénètre le chant, façonne les pierres...
O ! Toi ― qui dans les Fastes t’appelles Ère,
Et même où l’histoire n’est point à son zénith,
Tu t’appelles ensemble : Esprit et Lettre
Et « Consumatum est »...
O ! Toi... Parfait ― accomplissement,
Quel et où que soit Ton... signe
Ou dans Phidias ? David ? ou en Chopin ?
Ou dans une scène d’ Eschyle ?...
Toujours ― se vengera sur toi : le manque...
― Le stigmate de ce globe est l’insuffisance :
L’achèvement... lui est souffrance...
Il préfère recommencer
Et préfère sans fin prodiguer des acomptes !
― L’épi ?... lorsqu’il est mûr ainsi qu’une comète d’or,
A peine un souffle le remue,
C’est une pluie de grains de blé qu’il sème,
La seule perfection le balaie !


VIII

Voici ― regarde, Frédéric !... C’est Varsovie :
Sous l’astre enflammé
Singulièrement taillante ―
Regarde, les orgues de la Cathédrale, regarde ! Ton nid,
Ça et là les maisons patriciennes antiques
Comme la République,
Les pavés des places sourds et gris
Et de Sigismond dans la nue le glaive.


IX

Regarde !... De ruelle en ruelle
Les chevaux caucasiens se ruent.
Comme avant l’orage les hirondelles,
Bondissant devant les régiments
Par cent ― par cent
― L’édifice a pris feu, semble s’éteindre,
S’embrase encore ― et voici que contre le mur
Je vois des fronts de veuves en deuil
Poussés par des crosses ―
Et de nouveau je vois, tout aveuglé de fumée,
Que par les colonnes du balcon
Un meuble ressemblant à un cercueil
On hisse... il s’abat... il s’abat... Ton piano !


X

Celui !... Qui proclamait la Pologne, du zénith
De la toute-perfection de l’histoire
Ravie, dans un hymne d’Extase ―
La Pologne, des charrons transfigurés.
C’est le même ― qui s’abat ― aux pavés de granit !
― Et voici, comme un noble penser de l’homme,
Qu’il est en butte a l’humaine fureur
Ou comme ― des les siècles
Des siècles ― tout, éveilleur !
Et voici, comme le corps d’Orphée,
Que mille passions le mettent en lambeaux.
Et chacune hurle : « pas moi !... »
« Pas moi ! » ― grince des dents ―

                              *

Mais Toi ? ― mais moi ? ― entonnons le chant du jugement.
Invoquant : "Réjouis-toi, tardif petit-fils !...
« Les sourdes pierres ont gémi :
« L’idéal a touché le pavé ― »

 

***

 

 

Paul Verlaine  (1844-1869)

 

ARIETTES OUBLIÉES — V


Le piano que baise une main frêle…

 

 

Son joyeux, importun d’un clavecin sonore.

(PÉTRUS BOREL).


Le piano que baise une main frêle
Luit dans le soir rose et gris vaguement,
Tandis qu’avec un très léger bruit d’aile
Un air bien vieux, bien faible et bien charmant
Rôde discret, épeuré quasiment,
Par le boudoir, longtemps parfumé d’Elle.

Qu’est-ce que c’est que ce berceau soudain
Qui lentement dorlote mon pauvre être ?
Que voudrais-tu de moi, doux chant badin ?
Qu’as-tu voulu, fin refrain incertain
Qui vas tantôt mourir vers la fenêtre
Ouverte un peu sur le petit jardin ?

 

*** 

 

Émile Nelligan

 

POUR IGNACE PADEREWSKI

 

Maître, quand j’entendis, de par tes doigts magiques,
Vibrer ce grand Nocturne, à des bruits d’or pareil ;
Quand j’entendis, en un sonore et pur éveil,
Monter sa voix, parfum des astrales musiques ;

Je crus que, revivant ses rythmes séraphiques
Sous l’éclat merveilleux de quelque bleu soleil,
En toi, ressuscité du funèbre sommeil,
Passait le grand vol blanc du Cygne des pthisiques.
[1]

Car tu sus ranimer son puissent piano,
Et ton âme à la sienne en un mystique anneau
S’enchaîne étrangement par des causes secrètes.

Sois fier, Paderewski, du prestige divin
Que le ciel te donna, pour que chez poètes
Tu fisses frissonner l’âme du grand Chopin !

 

*** 

 

 

Émile Nelligan

 

Prières du soir

 

Lorsque tout bruit était muet dans la maison,
Et que mes sœurs dormaient dans les poses lassées
Aux fauteuils anciens d’aïeules trépassées,
Et que rien ne troublait le tacite frisson,

Ma mère descendait à pas doux de sa chambre ;
Et, s’asseyant devant le clavier noir et blanc,
Ses doigts faisaient surgir de l’ivoire tremblant
La musique mêlée aux lunes de septembre.

Moi, j’écoutais, cœur dans la peine et les regrets,
Laissant errer mes yeux vagues sur le Bruxelles,
Ou, dispersent mon rêve en noires étincelles,
Les levant pour scruter l’énigme des portraits.


Et cependant que tout allait en somnolence
Et que montaient le sons mélancoliquement,
Au milieu du tic-tac du vieux Saxe allemand,
Seuls bruits intermittents qui coupaient le silence,

La nuit s’appropriait peu à peu les rideaux
Avec des frissons noirs à toutes les croisées,
Par ces soirs, et malgré les bûches embrassées.
Comme nous nous sentions soudain du froid au dos !

L’horloge chuchotant minuit au deuil des lampes,
Mes sœurs se réveillaient pour regagner leur lit,
Yeux mi-clos, chevelure éparse, front pâli,
Sous l’assoupissement qui leur frôlait les tempes ;

Mais au salon empli de lunaires reflets,
Avant de remonter pour le clame nocturne,
C’était comme une attente inerte et taciturne,
Pris brusque, un cliquetis d’argent de chapelets…

Et pendant que de Litz les sonates étranges
Lentement achevaient de s’endormir en nous,
La famille faisait la prière à genoux
Sous le lointain écho du clavecin des anges.

 

*** 

Albert Lozeau

 

La Royale Chanson

 

 

 

       Sonne la chanterelle
       Et suis ma voix, le long
       De la « Chanson pour Elle. »

                                                       * * *

L’amoureuse n’est plus et le poète est mort ;
Mais la chanson d’amour, vivante, chante encor.

La chanson s’alanguit encore de leurs fièvres
En s’exhalant, le soir, aux lents soupirs des lèvres.

Le poète est sous terre et l’amoureuse aussi :
Ils dorment, l’un tout près de l’autre, sans souci


Des désirs qu’ils n’ont plus la chanson est brûlante ;
De leur bonheur passé la chanson seule chante.

Ils sont un peu de cendre au fond de deux cercueils,
Et la chanson exalte encore leur orgueil.

Elle était belle et douce aussi, la Bien-Aimée ;
La chanson de son souffle est toute parfumée.

Elle était reine, et lui grand prince ami de l’Art :
La chanson que je chante est du temps de Ronsard.

                                                       * * *

       Sonne la chanterelle
       À ton vieux violon,
       Et suis ma voix, le long
       De la « Chanson pour Elle. »

 

*** 

 

 

 

Paul Verlaine

 

SÉRÉNADE

 

 

Comme la voix d’un mort qui chanterait
            Du fond de sa fosse,
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
            Ma voix aigre et fausse.

Ouvre ton âme et ton oreille au son
            De ma mandoline :
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
            Cruelle et câline.

Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx
            Purs de toutes ombres,
Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx
            De tes cheveux sombres.

Comme la voix d’un mort qui chanterait
            Du fond de sa fosse,
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
            Ma voix aigre et fausse.


Puis je louerai beaucoup, comme il convient,
            Cette chair bénie
Dont le parfum opulent me revient
            Les nuits d’insomnie.

Et pour finir, je dirai le baiser
            De ta lèvre rouge,
Et ta douceur à me martyriser,
            — Mon Ange ! — ma Gouge !

Ouvre ton âme et ton oreille au son
            De ma mandoline :
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
            Cruelle et câline.

 

*** 

 

 

François  Coppée (1842-1908)

 

Simple ambition

 

Être un modeste croque-notes
Donnant des leçons de hasard,
Qui court Paris en grosses bottes,
Mais qui comprend Gluck et Mozart ;

Avoir quelque part un vieux maitre ;
Aimer sa fille ; et, chaque soir,
Brosser son vieil habit et mettre
Du linge pour aller les voir ;

Ils logent loin ! Faire une lieue
En chantonnant quelques vieux airs,
L’été sous la douce nuit bleue
Et par les bons quartiers déserts ;

Aimer d’un amour très-honnête ;
Avoir peur, en portant la main
A certain cordon de sonnette
Dont on sait pourtant le chemin…

– Ah ! monsieur Paul !… – Mademoiselle !
– Mon père vous attend. Voyez.
Voici votre violoncelle,
Son violon et les cahiers.

Demander comment va le maître,
Qui survient, simple et cordial ;
Oh ! le bon moment ! – La fenêtre
S’ouvre sur le ciel nuptial ;

Les brises déjà rafraichies
Entrent avec des papillons
Bien vite brûlés aux bougies
Qui jettent de faibles rayons.

Le concert commence. Elle écoute,
Blonde, accoudée et tout en blanc,
Et son cœur frissonne sans doute
Avec l’allegretto tremblant.

Puis, c’est le menuet, l’andante,
Tout le beau poëme du bruit,
Toute la symphonie ardente.
Et le temps passe. Il est minuit.

– Sauvez-vous. C’est une heure indue
Pour vous qui logez tout là-bas ;
Et cette banlieue est perdue.
Vous viendrez demain, n’est-ce pas ?

Mais avant de partir, encore
Un peu de musique ; pas trop…
Pendant que Julie élabore
Trois humbles verres de sirop.

 

*** 

 

Louis Bouilhet 

 

Une soirée

 

Dix-huit ans ! ― Vous croyez ?… c’est le plus !… Blanche et rose,
Comme un pêcher fleuri que l’eau du ciel arrose,
Sous ses cheveux bouclés, elle allongeait son cou
Et ses grands regards bleus allaient on ne sait où.

C’était un bal mêlé d’art ;
                                      Une demoiselle
Mûre, et pour « ces messieurs » déployant un beau zèle,
Avec des soubresauts de la tête et du corps,
Sur un piano sourd varlopait des accords…
En cercle, l’œil béant, près de la cheminée,
Les mamans avalaient la musique ordonnée,
Et l’enfant blanche et rose, en extase, écoutait…
Car, la main sur son cœur, un notaire chantait !
Il chantait ― oublieux du contrat qui sommeille ―
Je ne sais quel bateau, quelle étoile vermeille.
Quels chérubins frisés voltigeant dans l’azur !
C’était si doux ! C’était si vrai ! C’était si pur !
Les âmes y versaient tant d’amour ! « La Madone »
Rimait si gentiment avec « la fleur qu’on donne, »
Que j’avais peur de voir, pendant ce frais débit,
Germer des plumes d’ange au dos de son habit !…
Un employé rêveur murmurait : « Fantaisies !… »

― O misère !… en dépit des fausses poésies,
Malgré l’air bête et lourd du monsieur qui chantait,
L’enfant songeait, l’enfant écoutait, palpitait.
Son pauvre petit cœur gonflé de convoitises
Partait pour l’infini ― sur l’aile des sottises.
Et ce salon bourgeois, dont on se souviendra,
Prenait, à ses regards, des splendeurs d’Alhambra !

 

*** 

 

Dominique Rouquette (1810-1890)

 

Le Souvenir


À M. Alfred M***

 

 

 

 
Je le sens, pour une âme tendre,
Un amour malheureux est encore un bonheur.
(DESBORDES VALMORE.)






La vierge, ange des cieux, qui dorait notre vie,
Dans un jour de malheur peut nous être ravie :
Mais ce qui ne fuit pas, mais l’éternel trésor
Que l’on garde en son cœur, dont on s’enivre encor,
Mais ce qui reste, alors que l’on perd une femme,
Loin d’elle, dans l’exil, ce qui console l’âme,
Ce qu’à nous enlever, on ne peut parvenir,
Ce qui survit à tout… Oh ! c’est le souvenir !
D’un passé qui n’est plus c’est le reflet fidèle,
Ce sont ces jours si doux qui s’écoulaient près d’elle,
C’est le naissant amour et les premiers aveux,
Les projets d’avenir, alors qu’on cause à deux,
Le bonheur d’écouter une molle romance,
De lui dire, les yeux humides : « Recommence ! »
Et près de son piano, haletant et sans voix,
De l’une à l’autre touche ouïr glisser ses doigts ;
Ce qu’en ses rêves d’or retrouve le poëte,
C’est un front chaste et pur rapproché de sa tête,
Alors que tous deux seuls, et la main dans la main,
On s’entretient d’amour et du prochain hymen ;
C’est un rien, un sourire, un geste, une parole…
Oh ! si jamais, jeune homme, une vierge créole,
Après t’avoir aimé de son premier amour,
Par caprice, ou dédain, ou défiance, un jour,
Craignant pour son bonheur, sans pitié te délaisse..
Oh ! le cœur défaillant, épuisé de tristesse,
En voyant tout à coup tes beaux songes périr,
Tu maudiras la vie et tu voudras mourir !
Et, ne retrouvant plus, dans ta douleur amère,
Pour consoler tes maux l’amour saint d’une mère,
A la terre jetant un éternel adieu,
Pour toujours, tu voudras te reposer en Dieu.
Mais comme un ange pur et que Dieu nous envoie,
Pour soutenir nos pas dans une sombre voie,
Aux heures d’agonie oh ! tu verras venir
Pensif, à ton chevet, s’asseoir le souvenir.
Et si l’orgue, à travers ta morne rêverie,
Te jette un air connu…muet, l’âme attendrie,
Dans ton cœur écoutant s’éveiller mille voix,
Harmonieux écho des songes d’autrefois,
Pleurant, tu t’écrîras, en relisant Valmore :
« Un amour malheureux est un bonheur encore ! »

(Paris, octobre 1838.)

 

*** 

 

 

Charles Coypeau d’Assoucy (1605-1677)

 

Vers burlesques à monsieur de Niel

 

 

Vers burlesques à monsieur de Niel


Gentil-homme de maison noble,
Qu’en noble ville de Grenoble
Je vis, item et que j’ouïs
Chanter devant le Roy Louïs,
Qui vous trouva chanson chantée
Digne d’estre son Timotée :
Car fors cil qui tant fredonna,
Que sa femme on luy redonna,
Aucun dans ce bas territoire,
Encor n’a merité la gloire
D’estre à ce Chantre comparé,
Sinon vous le Chantre adoré,
De qui le chant si bien enchante,
Que devant vous le Dieu qui chante
Seulement dire onques n’osa
Farlarirette liron fa,
Sçachant bien qu’une Damoiselle,
Qu’en France la France on appelle,
Ne connoist point d’autre Apollon
Que vous, lequel avez le don
Non de deraciner les arbres,
Ni d’attirer plantes ni marbres ;
Mais des cœurs qui sont bien plus chers
Et plus friands que des Rochers :
Desquels cœurs tant et tant attire
Vostre vertu, que l’on peut dire
Que de là vient mon bon Seigneur,
Que si peu de gens ont du cœur
Comme moy, lequel n’en ay guere,
Et qui n’en ay trop grand affaire :
Car trop grand cœur ne doit avoir
Cil qui par trop n’a grand avoir
Non comme vous homme adorable,
Qui, cœur avez tant honorable,
Comme il apparut dès le jour
Que vostre nez parut en Cour,
Ou de l’honneur c’est chose seure
Donnastes belle tablature,
Comme encore meshuy donnez
Aux gens les mieux moriginez.
Aussi la Cour son honneste homme
Vous appelle, et moy je vous nomme
L’original du beau portrait
De l’honneste homme de Faret,
Duquel attendant la copie
Je prie celuy que l’on prie,
Qu’il vous conserve sain et net
Depuis les pieds jusqu’au bonnet.

 

*** 

 

Émile Nelligan

 

Le Violon brisé

 

Aux soupirs de l'archet béni.
Il s'est brisé, plein de tristesse.
Le soir que vous jouiez, comtesse.
Un thème de Paganini.

Comme tout choit avec prestesse !
J'avais un amour infini.
Ce soir que vous jouiez, comtesse.
Un thème de Paganini.

L'instrument dort sous l'étroitesse
De son étui de bois verni,
Depuis le soir où, blonde hôtesse,
Vous jouâtes Paganini.

Mou cœur repose avec tristesse
Au trou de notre amour fini.
Il s'est brisé le soir, comtesse,
Que vous jouiez Paganini.

 

***

 

 

Émile Nelligan

 

Violon d’adieu

 

 

Vous jouiez Mendelssohn ce soir-là ; les flammèches
Valsaient dans l’âtre clair, cependant qu’au salon
Un abat-jour mêlait en ondulement long
Ses rêves de lumière au châtain de nos mèches.

Et tristes, comme un bruit frissonnant de fleurs sèches
Éparses dans le vent vespéral du vallon,
Les notes sanglotaient sur votre violon
Et chaque coup d’archet trouait mon cœur de brèches.

Or, devant qu’il se fût fait tard, je vous quittai,
Mais jusqu’à l’aube errant, seul, morose, attristé,
Contant ma jeune peine au lunaire mystère,

Je sentais remonter comme d’amers parfums
Ces musiques d’adieu qui scellaient sous la terre
Et mon rêve d’amour et mes espoirs défunts.

 

***



William  Chapman

 

Au fil des heures

Le Violoniste


Ô le mystérieux pouvoir de la Musique !
Depuis les jours sacrés d’Orphée et d’Arion
Enivrant le dauphin et charmant le lion,
Nul ne peut résister à son souffle magique
Où palpite le vol de l’Inspiration !

Un jour, à Montréal, au pied de la colonne
Qui porte à son sommet Nelson à Trafalgar,
Un béquillard, au teint livide, à l’œil hagard,
Râclait du violon, malgré le vent d’automne
Fouettant son corps mouillé des pleurs d’un froid brouillard.

Il râclait, il râclait, et la foule mobile
Restait indifférente aux cris de l’instrument,
Fermait les yeux devant le triste affaissement
Du pâle garçonnet qui tenait la sébile.
Il râclait, il râclait, sans trêve, obstinément.

En vain le malheureux par sa fugue entêtée
S’efforçait d’arrêter les passants dédaigneux,
En vain l’enfant malade et des pleurs dans les yeux,
Faisait tinter des sous dans l’écuelle agitée.
Hélas ! rien ne tombait aux pâles haillonneux.

Cependant un piéton, à la démarche, altière,
Attiré par les sons du violon criard,
Remarquant l’abandon navrant du béquillard,
S’arrêta, se troubla, fit un pas en arrière.
Puis marcha vers le couple, et, parlant au vieillard :

« Je voudrais essayer ton violon, confrère,
Dit le passant avec un sourire charmant,
Je voudrais l’essayer un tout petit moment,
Pour voir si je pourrais soulager ta misère.
Non, non, ne cache pas ainsi ton instrument. »

Et, dégantant soudain une main fine et blanche,
Il saisit le crincrin que le vieux lui cachait,
― Comme un enfant peureux étreignant un hochet, ―
Et, l’œil en feu, campé fièrement sur la hanche,
Fébrilement passa sur les cordes l’archet.

Mais à peine avait-il égrené quelques notes,
Que les passants, surpris, s’étaient groupés autour
De ce musicien qui faisait tour à tour
Gazouiller sous ses doigts rossignols et linottes,
Et dont le cœur semblait tout flamme et tout amour.

Bientôt les sons joyeux devenaient lents et graves :
Un andante vibrait au lieu des allégros.
Ensuite des soupirs, des plaintes, des sanglots,
Sous ses doigts tressaillaient, farouches et suaves
Comme la grande voix des brises et des flots.

Et les gémissements du mendiant aux portes
Des riches assouvis de parfums et de vin,
L’appel du naufragé qui se lamente en vain,
Les bruits du vent glacé roulant les feuilles mortes,
Sortaient des flancs émus de l’instrument divin.

Brusque transition ! des cordes harmoniques
S’envolent tout à coup les vifs accords du bal.
Les rires, les chansons, les cris du carnaval.
Les citadins, poussant des bravos frénétiques,
Entouraient de plus près le maître sans rival.

Mais le musicien reprend la note triste
Et fait pleurer les sons sur le déshérité
Pour qui jamais ne brille un rayon de gaîté.
Ses arpèges, tout pleins de son âme d’artiste,
Semblaient clamer à tous : « Faites la charité ! »

Il suppliait pour ceux qui gémissent sans trêve
Et que le sort paraît s’obstiner à meurtrir,
Pour les pauvres honteux, que nul ne voit souffrir,
Qui, pareils aux oiseaux du bois ou de la grève,
Blessés par le chasseur, se cachent pour mourir.

Émus comme la fleur ou la feuille qui tremble
Aux sonores baiser d’un vent mélodieux,
Sous le charme vainqueur de ce souffle des cieux,
Tous les fronts pâlissaient et s’inclinaient ensemble,
Tous les yeux se mouillaient de pleurs silencieux.

« Maintenant secourez la pauvreté souffrante,
Pendant qu’en votre cœur parle la charité »,
Dit le violoniste avec simplicité.
Puis il rentra, furtif, dans la foule béante
Qui referma sur lui son grand flot agité.

Et l’aumône coula comme l’eau d’une source.
Dans le noir couvre-chef du vieillard à genoux
Les brillants louis d’or se mariaient aux sous.
Des femmes, regrettant l’absence de leur bourse,
S’affolaient, déliraient, et donnaient leurs bijoux.

Et tous se demandaient, ivres de l’harmonie
Qui venait d’éveiller dans les cœurs tant d’échos,
Quel était ce charmeur, quel était ce héros
Dont l’abnégation égalait le génie
Et dont la modestie avait fui les bravos.

Et, pendant que plus d’un bénissait dans son âme
Celui qui, rayonnant de l’éclair immortel,
Avait ainsi voulu fléchir le sort cruel,
Parmi les citadins fascinés une femme
Répétait : « C’est sans doute un messager du ciel » !

Ô le mystérieux pouvoir de la musique !
Depuis les jours sacrés d’Orphée et d’Arion
Enivrant le dauphin et charmant le lion,
Nul ne peut résister à son souffle magique
Où palpite le vol de l’Inspiration !

 

***

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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