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muziek in poëzie frans 1

Franse poëzie over het thema Muziek

 

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Charles Beltjens (1832-1890)

 

http://nl.wikipedia.org/wiki/Charles_Beltjens

 

À  Beethoven


Magna testatur voce
per ambras.


Virgilius.

J’écoutai, j’entendis et jamais voix pareille
Ne sortit d’une bouche et n’émut une oreille.


Victor Hugo.

 

 
Quand des sommets glacés, où l’Hécla solitaire
Ouvre en vaste entonnoir son effrayant cratère,
Soupirail d’un enfer morne et silencieux,
L’Ouragan, escorté de ses sœurs les Tempêtes,
Vers l’azur qui s’ébranle aux voix de leurs cent têtes,
Reprend son vol audacieux ;

Sous ses ailes vibrant à ses noires épaules,
De l’aurore au couchant, de l’équateur aux pôles,
Le ciel que le tonnerre emplit de sourds appels,
Les fuyants, horizons du globe qui tressaille
Et des Ilots mugissant, ainsi qu’une bataille
Au sein des profonds archipels,

Tout l’espace est à lui ; — les continents énormes,
Les villes dont la brume estompe au loin les formes,
Les déserts étalant leur sauvage beauté,
Cimes et profondeurs, vallon, montagne et plaine,
Sombres forêts courbant leurs fronts sous son haleine,
Tout reconnaît sa royauté.

La foudre le précède, et les vagues marines,
Hurlant comme une foule aux cent mille poitrines,
Lorsqu’un triomphateur entre dans la cité,
En concert formidable acclamant son passage,
De leurs clameurs tonnant de rivage eu rivage
Font retentir l’immensité.

S’il en prend fantaisie à sa course homérique,
D’un seul coup d’aile il va d’Europe en Amérique,
Et l’Islande sauvage, où partit sou élan,
Du bruit de son essor tremble encore et résonne,
Que déjà sous son vol en tumulte frissonne
Toute la mer de Magellan.

Quand repliant alors sa puissante envergure,
Dans les rougeurs du soir, sur quelque rive obscure,
Il finit, triomphant, son glorieux chemin,
L’Océan à ses pieds secouant sa crinière,
Comme un lion soumis devant le belluaire,
Soupire et vient lécher sa main.
 
Les miasmes ont fui, balayés par son aile ;
L’air embaumé murmure, et la nuit solennelle,
Dans le ciel rajeuni, chastement dévoilé,
Guidant les matelots qui voguent sur les ondes,
Fait reluire à leurs yeux de clartés plus profondes
L’azur de son dôme étoile.

Ainsi, quand dans l’essaim de tes neuf Symphonies,
O Beethoven, Orphée au front mystérieux,
L’une ou l’autre, épandant ses larges harmonies,
Gigantesque alouette, est envolée aux cieux ;
Quand l’éclatant prodige aux ailes colossales
De sa voix titanique émerveille nos salles,
Faisant vibrer sous lui, d’un vol impétueux,
L’orchestre qui déborde en bruits majestueux,
Comme à ce roi des airs les gouffres et les cimes,
L’âme humaine est à toi, l’âme et tous ses abîmes ;
L’âme humaine ! — océan plus sombre que celui
Qui bouillonne à nos yeux sous la foudre qui luit,
Plus hérissé d’écueils, plus semé de naufrages
Que l’autre dans son lit n’a de flots et d’orages !
Dans ce domaine obscur, par tous interrogé,
Nul regard plus avant que le tien n’a plongé ;
Jamais aucun sondeur n’a dans cette eau profonde,
Si loin que tu l’as fait, laissé filer la sonde ;
Nul bras, comme le tien, scruté d’un tel flambeau
Les ombres du secret gardé par le tombeau,
Que l’inflexible loi du destin qui nous mène
Défend de pénétrer à la sagesse humaine.
Et jamais autre voix n’en saurait raconter
Ce que la tienne en put nous dépeindre et chanter ;
Oh ! les divins instants que l’on savoure, extase
Ineffable, bonheur que l’on boit à plein vase,
Quand les effluves d’or de tes créations
Se répandent sur nous, riches d’émotions,
Et nous parlent, ainsi qu’aux plages effarées
Les flots tumultueux des superbes marées !
Tout ce que le silence au plus profond de nous
Enveloppe de grand, de terrible et de doux :
Les essaims fugitifs de brumeuses pensées,
Visions de la nuit par l’aurore effacées,
Les aspirations vers un ciel inconnu,
Monde mystérieux dans nos seins contenu,
Souvenir, espérance et vague nostalgie.
Soudain tout se réveille au coups de ta magie.
Tout se met à vibrer ; — en soubresauts nerveux
L’enthousiasme ardent fait dresser nos cheveux ;
Un lointain paradis luit dans un crépuscule ;
Une fièvre divine en nos veines circule ;
De tendresse et d’horreur nous frémissons, — nos yeux
S’emplissent par degrés de pleurs délicieux,
Et notre esprit, nos sens que ta musique enivre.
Tout ce qui vit en nous, doublement se sent vivre !
— Oui ! lorsque traduisant ton génie inspiré,
Pythonisse debout sur le trépied sacré,
De ses plus beaux concerts ta Muse nous régale,
C’est une volupté qui n’a point son égale,
D’ouvrir, au gré des vents soufflant de toutes parts,
Son âme à tous les bruits dans l’univers épars,
A toutes les rumeurs sombres ou triomphales,
Aux souffles des zéphyrs, aux souffles des rafales.
Avec leurs mille accents, éplorés ou joyeux.
Venant des profondeurs ou venant des hauts lieux.
Et d’entendre à la fois, se déroulant ensemble,
Comme deux vastes mers qu’un même lit rassemble,
Dans un hymne de gloire et de fraternité,
Les voix de la Nature et de l’Humanité !
— Aussi, vienne un des jours, trop rares dans la vie,
Où quelque ville en fête à tes chants nous convie,
Tous ceux dont l’idéal, en ce siècle moqueur.
Echauffe encor la tête et tait battre le cœur.
Tous accourent en foule, et dédaignant le monde,
Loin du théâtre obscène, où la Venus immonde
Epoumone à grands cris plus d’un vil histrion,
Assiègent ton festin, ô noble amphytrion ;
Car la table est royale, et c’est, ô maître auguste,
Le vin des forts, du vrai nectar qu’on y déguste.
Que l’on boit à longs traits, et dont l’ivresse en feu
Nous enlève à la terre et fait de l’homme un dieu !


 


O musique, pouvoir inexpliqué, mystère
Que la science en vain scrute d’un œil austère ;
Langue où le verbe cesse, où commence le cri
Du gouffre que nul mot n’articule et n’écrit ;
Rendez-vous merveilleux où convergent dans l’ombre
L’espace avec le temps, la forme avec le nombre,
Et traduits en accords de leur mélange issus,
Se pénétrant l’un l’autre en magiques tissus,
Comme les flots couvrant les sables de la grève,
Laissent apercevoir le réel sous le rêve !
Fleuve au large murmure, où cent peuples divers
Viennent se retrouver des bouts de l’univers.
Et que chaque homme ému jusqu’au fond de son être,
Aussitôt qu’il l’entend, comprend sans le connaître !
— Par quel rapport étrange et quel chemin subtil,
Par quelle loi secrète, un tel accord fait-il,
Eveillant mille échos dans nos fibres intimes,
Chanter et résonner la joie aux cris sublimes,
Et tel autre en sanglots éclater la douleur ?
Et d’où vient que le son, comme aux yeux la couleur,
En détours inconnus arrivant par l’oreille,
Sait parler à l’esprit une langue pareille ?
Si bien que nous voyons, lorsqu’en flots écumants
L’orchestre ouvre l’écluse à tous ses instruments,
Apparaître tantôt des ligures rieuses,
Tantôt des visions graves et sérieuses !
— Dans le scherzo badin le plaisir fugitif
Secouant ses grelots, et, d’un rythme furtif.
Amenant après lui la folie et sa danse,
Et les masques joyeux sautillant en cadence ;
Et le sarcasme, fifre au rire étincelant,
Qui sait punir les sots, et, comme un fouet sifflant,
Sur le dos des bassons qu’en jouant il étrille,
Faire claquer l’arpège et rebondir le trille ;
Et la plaisanterie, avec ses gais propos,
Où la verve déborde, où le chœur des pipeaux,
Des flûtes, des haut bois, des violons alterne
Avec les cors profonds grondant d’un air paterne !
— Puis, dans l’adagio plaintif et solennel.
Le regret, le chagrin et le pleur éternel ;
— De ses doigts convulsifs, le désespoir livide
Se cramponnant aux bords du gouffre où luit le vide ;
— L’amour doux et cruel, maître du cœur humain ;
Ange d’Eden qu’un jour on rencontre en chemin,
Nous offrant quelques fleurs du jardin de délices,
Pour nos larmes d’exil entr’ouvrant leurs calices !
— Et vous, désirs trompés aux sourires amers.
Plongeurs, qui n’apportez du gouffre obscur des mers.
Sans la perle ou la coupe aux promesses divines,
Qu’un peu de sable pris au fond de ses ravines !
— Dans un coin, à l’écart, la haine aux yeux ardents,
Qui rêve la vengeance et qui grince des dents ;
— Puis, d’un sourire en pleurs consolant la souffrance,
Montrant du doigt les cieux, l’immortelle Espérance ;
— Ici de blancs essaims d’Archanges radieux,
Et là des groupes noirs de monstres odieux :
Des goules vomissant, avec des bruits d’orage,
Et la pluie et la grêle et la foudre et la rage :
La forêt ténébreuse où, dans l’horreur du soir,
Le passant croit entendre, ayant peur de s’asseoir.
A travers le taillis du hallier qui murmure,
Les pas mystérieux du stryge et du lémure !
— Puis encor les tyrans, les martyrs, les héros,
Et la procession sinistre des bourreaux ;
Et les veuves en deuil, les plaintives amantes,
Et les traîtres cachant des poignards sous leurs mantes ;
Aux sons des harpes d’or, ou des lyres de fer,
Montant au ciel, ou bien descendant à l’enfer ;
— Tous avec leurs discours, leurs gestes, leurs visages,
Leurs crimes, leurs exploits, posant pour tous les âges,
Dont les hommes futurs, ô sublime Louis,
Comme nous, devant eux resteront éblouis ;
— Tous vivants, immortels ; par ton souffle olympique
Doués d’une existence idéale et typique ;
Par ta main de géant d’un tel cachet frappés,
Qu’en des traits plus saillants, plus justement drapés,
Ceux-ci marqués d’opprobre et ceux-là de l’étoile,
Un peintre ne pourrait les fixer sur la toile !
— O prodige inouï ! le maître souverain,
Faisant parler les bois, les cordes et l’airain,
Par son art formidable arrive à tel prestige
Que l’esprit s’épouvante, et, saisi de vertige,
Eperdu, s’interroge, et doute par instant
Si par l’oreille émue il voit, ou s’il entend !


 


Heureux, trois fois heureux ! dira-t-on, le génie
Qui trouve au fond de soi ces trésors d’harmonie,
Et fait, par mille accords de voix et d’instruments,
Eclater tout un peuple en applaudissements,
Mieux qu’aux temps orageux, dans Rome ou dans Athènes,
L’éloquent Cicéron, le puissant Démosthènes ;
Mieux qu’un tragédien qui nous montre vivant,
Par son air, sa parole et par son jeu savant,
Un des types sortis des mains du grand Shakspeare ;
Jamais triomphateur, au faîte de l’empire
Majestueusement traîné par huit chevaux,
Jamais poète illustre, au milieu des bravos,
Le laurier sur le front ainsi qu’une auréole,
Descendant à pas lents du haut du Capitole.
N’ont d’une multitude en pompeux appareil
Goûté d’enthousiasme à celui-là pareil :
Un tel enivrement touche à l’apothéose ;
L’homme s’évanouit ; le maître grandiose
Apparaît, ceint d’éclairs, dans un nimbe sacré,
Et plus d’un jeune artiste au regard inspiré
Qui cherche encor sa voie, avec un œil d’envie
Contemple son image. — A-t-il fouillé sa vie ?
— Sur les marches du trône où siège, radieux,
Ce César, empereur parmi les demi-dieux,
Voit-il encor percer l’ancien débris des claies ?
Sous son manteau de pourpre a-t-il compté ses plaies ?
A-t-il vu, l’entravant dans ses jeunes travaux,
L’infâme chausse-trape, où d’impuissants rivaux
Ont fait, à ses débuts, choir avec des huées
Son jeune esprit prenant son vol vers les nuées ?
L’a-t-il, comme un Sisyphe, ardent à s’approcher
Des fiers sommets de l’Art, vu rouler son rocher,
Dévorant en secret la plus sombre torture
Que puisse a l’être humain infliger la nature ?
A-t-il, pendant les nuits de décembre, assisté
Aux lamentations de son cœur attristé,
Quand plus rien désormais ne pouvait sur la terre
Consoler l’abandon de ce grand solitaire ?
— Regardez cette bouche, aujourd’hui dans l’or fin
Savourant l’ambroisie et le nectar sans fin ;
Sur ce coin ironique où la lèvre se plisse
On lit le souvenir enfiellé du calice ;
Ces yeux d’aigle ont pleuré, consternés par l’affront,
Les pleurs du désespoir, et sur ce noble front,
Sous le laurier vainqueur du vol et des rapines
On pourrait retrouver la trace des épines !

O malheur ! Jusqu’au fond noir poison consommé !
Dans le martyrologe ô supplice innommé !
Hideux raffinement du sort, rançon fatale
A faire frissonner Ixion et Tantale !
Dans l’empire des Sons ce maître illimité
Fut en son plein Zénith frappé dé surdité !...
— Est-ce qu’on s’imagine, ô tourment exécrable,
Entre son œuvre et lui ce mur inexorable ?
Par ce rempart d’airain, qu’il ne franchira plus,
De sa création ce dieu lui-même exclus ?
Est-ce qu’on se figure, au milieu d’un musée,
Rubens, roi des couleurs, dont la prunelle usée
Cherche en vain, à travers un brouillard odieux,
Ses grands tableaux, Kermesse immortelle des yeux ?
Ou Michel Ange aveugle et penché vers la tombe,
Une dernière fois, à l’heure où le jour tombe,
Conduit dans la Sixtine ou dans Saint Pierre, et là,
Navré de ne plus voir ces murailles qu’il a
D’innombrables splendeurs autrefois revêtues,
Dans l’ombre en sanglotant tâtonnant ses statues ?
Lui, l’aède suprême, à la beauté des cieux
Il lui restait encor d’assister par les yeux ;
Ce visible univers, dont il était le mage,
Avec son âme encor conversait en image,
Mais il ne vivait plus, pour ses chants à venir,
Dans le monde des sons que par le souvenir.

Sur la rive, où des flots du Danube arrosée,
Vienne sourit, charmante , au sein d’un Elysée,
Les beaux jours de printemps ou d’été, grave et seul,
De son affreux malheur secouant le linceul,
Il sortait. — O vallons, jardins, pentes fleuries,
Aspect sauvage et doux des fuyantes prairies,
Abîme ensoleillé du magique lointain
Ouvrant ses portes d’or, quand le vent du matin
Découvrant devant lui l’immense paysage,
De bonheur et d’amour éclairait son visage !
Paradis encadré de coteaux onduleux
Que le fleuve ébloui baignait de ses flots bleus.
Ourlant dans le soleil d’un bord de pierreries,
Comme un manteau royal, leurs vertes draperies !
Molles senteurs des prés, acres parfums des monts,
Dont l’air pur à grands flots inondait ses poumons,
Forêt, chênes touffus dont jadis les ramures
Epandaient sur son front tant de profonds murmures,
Tant de concerts d’oiseaux, et, dans l’ombre entendus,
Des bruits si doux, pour lui sans plus d’espoir perdus !
Frais viviers où glissait une brise plaintive
Qu’il semblait écouter d’une oreille attentive,
Et qu’il accompagnait, ivre de renouveau,
Des longs accords vibrant tout bas dans son cerveau !
Clairière au fond des bois, où sortaient des ravines.
Le saluant en chœur, des figures divines,
Qui, sur l’herbe imprimant leurs pas mystérieux,
Fuyaient dans la lumière en lui montrant les cieux ;
Halliers profonds, rochers muets, grottes furtives,
Riants taillis, sentiers aux mille perspectives,
Jeux de lumière et d’ombre épars sur le gazon,
Chatoyantes couleurs, grâces de l’horizon,
Oh ! comme il savourait d’une extase enivrée
Tes beautés, ô Nature, et, l’oreille sevrée
De ta voix vers laquelle il s’inclinait en vain,
Plus tendre amant, buvait ton sourire divin !
Comme il songeait ! — suivant de regards idolâtres
La bergère au milieu de ses agneaux folâtres,
Et sur les verts étangs bordés de frais roseaux.
Les grands cygnes neigeux, fleurs nageantes des eaux !
Et les bruns moissonneurs à l’œil fier, dont les bustes
Dominaient les poitrails des étalons robustes,
Et sur les chars faisant ployer leurs lourds essieux.
Assises, les pieds nus, en essaims gracieux,
Les glaneuses riant parmi les gerbes blondes
De sentir les cahots des ornières profondes !
O champêtres douceurs, Joie immense des champs !
Près d’un humble ruisseau, sous des rameaux penchants,
Comme il oubliait tout, même son infortune,
Loin du fourmillement de la foule importune,
Heureux de fuir la ville et son brumeux séjour.
Au milieu des parfums et des splendeurs du jour !

Puis, à l’heure où le soir, envahissant les mies,
Fait naître en nous la soif des choses inconnues.
Comme il se recueillait, tout pensif, regardant
Les voiles qu’emportait le fleuve, et l’Occident,
Gigantesque bûcher plein de flamme et de cendre,
Où comme un roi mourant le jour allait descendre !

Rentré chez lui, bientôt, devant quelques amis,
Groupe vaillant et sûr, dans sa demeure admis,
Tel qu’un peintre à sa toile, épris de son modèle,
Rêveur, il s’asseyait à son piano fidèle. —
— Les visions du jour, sous son crâne inspiré,
Panorama chantant revivant par degré,
Comme un vin généreux des raisins mûrs qu’on foule,
En hymnes éclatants de lui sortaient en foule,
Et du clavier sonore, où palpitaient ses mains,
À pleins bords jaillissaient des accents surhumains ;
Par son art magistral les phrases cadencées,
Oiseaux de paradis, traduisaient ses pensées,
Et de leurs ailes d’or les ombres par instants
Venaient se refléter aux fronts des assistants ;
Selon qu’il célébrait la douleur ou la joie,
La tempête sinistre ou l’aube qui rougeoie,
De ses chants, tour à tour sombres ou pleins d’attraits
Les visibles échos se peignaient sur leurs traits.
De plus près ses amis, retenant leurs haleines,
L’entouraient, — et, pareils à des urnes trop pleines,
Par son puissant génie enlevés jusqu’aux cieux,
Epanchaient leur extase en pleurs silencieux.
Sur les touches d’ivoire alors ses mains moins vives
Ralentissaient leur jeu splendide, — ses convives
Tout-à-coup le voyaient pâlir, son œil profond,
Tout plein de désespoir, se fixer au plafond,
Et ses bras dans le vide en frissonnant s’étendre
Vers une ombre qu’en vain il s’efforçait d’entendre !

Adieu la Mélodie ! adieu pour tout jamais
Ta Muse aux blonds cheveux, qui de ses blancs sommets
Descendait sur ton cœur, prophétesse ravie,
Et fascinait ton âme, et faisait de ta vie
Un tissu radieux de longs enchantements !
Adieu, mer d’Harmonie où, comme deux amants
Vous tenant embrassés, l’orchestre des abîmes
Vous emparadisait parmi les Kéroubimes !
Au milieu des accords séraphiques des flots
Adieu sa voix céleste unie à tes sanglots,
Et sous sa bouche en fleur la tienne extasiée.
De ses baisers mielleux jamais rassassiée !
Adieu ! pour un mortel ton sort était trop beau !
N’espère son retour qu’au delà du tombeau !
— Ecce homo ! — vivant, descends dans l’ossuaire,
En guise de manteau drape toi d’un suaire,
Et poursuis, couronné d’épines, dans ta main
Un sceptre de roseau, ton lugubre chemin !
Prends ta croix, suis le Christ dans sa route sévère !
Ta résurrection n’est qu’au prix du Calvaire.
Résigne toi, subis la loi du noir destin !
En plein midi frappé vois Mozart qui s’éteint ;
Tous les deux sur nos fronts, perçant nos nuits obscures,
Désormais vous brillez, immortels Dioscures ;
Mais avant de surgir dans les cieux étoiles.
Par l’aile d’Azrael à votre insu voilés,
Vous avez composé pour vos propres Ténèbres,
Lui, son grand Requiem, toi, tes marches funèbres !
Tout génie est martyr ; — accablé de douleurs,
C’est dans son propre sang arrosé de ses pleurs
Que la gloire, vengeant l’outrage et l’anathème.
De l’immortalité lui donne le baptême.

— N’importe ! il faut qu’il marche, il a sa mission ;
En avant à Florence, en avant à Sion,
Toi, de l’exil aux pieds traînant la chaîne, ô Dante,
Vengeur terrible, et toi, dont par la braise ardente
L’Esprit sacra la bouche, et que, vivant lambeau,
L’horrible scie en deux mettra dans le tombeau,
Isaie, ô prophète à la voix irritée !
Et toi, chantre géant du titan Prométhée.
Toi qu’Athènes bannit, et que l’Humanité
Inscrit au premier rang dans son droit de cité !
Et toi, par la sottise et la bassesse immonde
Tant bafoué, poète aussi grand que le monde,
Divin Shakspeare ! et toi, Corneille, à qui le prix
Du pain quotidien semblait cher à Paris,
Quand Versailles repu nageait dans les délices !
Forçats sacrés, martyrs, videz vos noirs calices !
Le pélican ne meurt qu’en versant jusqu’au bout
Le pur sang de son cœur, et le Volcan qui bout
Jamais n’éteint le feu dont son enceinte est pleine,
Que le jour où sa lave a fécondé la plaine.
Toi, Maître, quels sommets te fallut-il gravir,
Quel immense ouragan parfois dut te ravir
Loin du monde réel, — quels éclairs de leur flamme
Entrouvrir à tes yeux ces arcanes de l’âme
Où la passion lutte et pleine, aigle ou vautour,
Pour que ton cœur ait pu nous jeter, tour à tour,
Avec cette suave ou terrible harmonie,
Et ces hymnes d’extase et ces cris d’agonie !
Qu’il t’a fallu souffrir, aimer, douter, pleurer,
Dans le silence obscur des nuits désespérer :
Quel effort surhumain, de sueurs solitaires
Dut inonder ton crâne et raidir tes artères.
Dans ta lutte avec l’Ange où plus d’un succomba,
Pour être avec Jacob triomphant du combat,
Pour trouver ces accents de ta grande Neuvième,
Où ton génie altier atteint son vol suprême ;
Concert où l’on entend, comme le bruit des flots,
Gronder, rire, chanter, se plaindre en longs sanglots.
Tout ce qui peut jamais, si grand qu’on la renomme,
S’agiter dans la tête et dans le cœur d’un homme
— Le superbe défi de l’âpre volonté
Foulant d’un pied vainqueur l’obstacle surmonté ;
La noble ambition que le monde humilie :
L’amour qui dans sa coupe enfin trouve la lie,
Et l’ironie au rire amer, masque moqueur
Qu’on met sur son visage, alors qu’au fond du cœur
La chaste illusion pose, belle éplorée,
Et clôt dans le cercueil sa chimère adorée !
Et puis, après l’orgueil au geste menaçant,
Fronçant vers le tonnerre un sourcil impuissant,
La résignation qui, la tête inclinée,
Accepte tes rigueurs, sévère Destinée,
Et, le sourire en pleurs, écartant de la main
Le morne désespoir qui l’accoste en chemin,
Sœur attendrie, aux bras des doux regrets ses frères,
Se console avec eux de tous les vents contraires ;
Mais aussi la révolte indomptable, l’essor
Aquilin du désir qui s’indigne du sort,
Et, dans l’affreux néant plutôt que de descendre,
Ardent Phénix, renaît plus vivant, de sa cendre,
D’un grand vol au soleil remonte épanoui,
Et célèbre, enivré, sur un mode inouï,
Dans la sphère idéale au mal inaccessible,
La Joie, hélas ! la Joie ici bas impossible !
— Cette fille du ciel, inconnue aux humains
Aurait peur de fouler nos lugubres chemins ;
Pas de vin assez pur ne croit sur nos collines
Que boiraient sans frémir ses lèvres sibyllines ;
Pas une fleur sans tache où pourrait se poser
Sans l’acre odeur du sang son lumineux baiser,
Et son aile, fuyant nos discordes sans trêves,
Ose à peine la nuit se risquer dans nos rêves.
Mais, évoquée un jouir par ton frère Schiller,
Tu la vis de si près passer dans un éclair,
Que le nimbe, où sa gloire à nos yeux se dérobe,
Fit tressaillir ton front au contact de sa robe,
Et que ton cœur ému sous son vol de condor
Se mit à résonner comme une harpe d’or.
Tel qu’Orphée, aux accents de sa voix surhumaine,
Sut ravir Eurydice à l’infernal domaine,
Toi, nouveau Prométhée, à ses chastes autels
Tu l’aurais enlevée, et parmi les mortels,
Du ciel avec la terre annonçant l’hyménée,
Tu l’aurais, souriante, en triomphe amenée,
Si l’homme au paradis pouvait rentrer, vivant,
Si l’Archange, debout sur le seuil, glaive au vent,
Sentinelle placée aux abords du mystère,
N’en défendait l’entrée aux enfants de la terre.

Pourtant, maître sublime, aux chants consolateurs.
Titan qui sous tes pieds abaissas des hauteurs
Où l’air à nos poumons devient irrespirable,
De ce divin séjour, qu’un voile impénétrable
Cache à tous les regards, — grâce à toi, parmi nous,
Des échos sont venus qu’on adore à genoux ;
Le croyant les écoute et murmure : j’espère !
La veuve à l’orphelin dit : Dieu reste ton père ;
Et le tyran pâlit ; l’esclave sent le droit
Protester sous ses fers ; le sceptique à l’œil froid,
Tout étonné, tressaille en essuyant ses larmes,
Et l’athée à son tour, lui-même pris d’alarmes,
Entend d’une voix sourde, en son cœur soucieux,
Gémir « le dieu tombé qui se souvient des cieux ».

O chantre sans égal, pic au milieu des cimes,
Où de plus de hauteur l’œil voit le plus d’abîmes,
O poète, ô penseur, noble musicien
Que désormais la terre appellera le sien,
Voilà cette œuvre immense, en sa vaste stature,
Grande, idéale et vraie ainsi que la nature ;
Drame intime, profond, joyeux, plaintif, amer,
Brillant comme l’azur, sombre comme la mer
Et que tu déroulas de ta voix inspirée,
Les pieds dans le chaos, le front dans l’empyrée !

Gloire à toi, gloire à toi ! — comme un arbre ses fruits,
Le monde verra choir les empires détruits,
Et les fiers conquérants suivis de leurs escortes
S’en aller dans la nuit comme des feuilles mortes.
Les siècles passeront ; trônes, lois, mœurs, autels,
Rien ne sera jamais stable chez les mortels.
Avec leurs Panthéons, leurs dômes, leurs portiques,
Fières de surpasser les Ninives antiques,
Si superbes que soient les cités des vivants
Jetant leurs millions de voix aux quatre vents,
Le temps avec son char aux terribles ornières
Les viendra niveler comme des taupinières,
Et sur les noirs débris de leurs entassements
Les autans jongleront avec leurs ossements.
Au bout de leurs destins, malheureux ou prospères,
Les rois iront dormir le sommeil de leurs pères,
Et le bruit de leur nom chaque jour affaibli,
Sans laisser un écho, s’éteindra dans l’oubli.
— Mais toi ; tant qu’ici bas de bonheurs ou de peines
S’agiteront encor des poitrines humaines ;
Tant que le long des bois, l’ombre des soirs charmants
Prêtera son silence à de jeunes amants :
Tant qu’au pied des autels de blanches fiancées
Courberont leurs fronts purs et leurs chastes pensées ;
Tant que sur les genoux des aïeuls triomphants
Sautilleront, joyeux, de beaux groupes d’enfants ;
Tant qu’en habits de deuil des veuves désolées
Regarderont la nuit les voûtes étoilées ;
Tant que des jeunes gens les cœurs pleins de fierté
Battront pour la Justice et pour la Liberté,
Maître tu régneras ! ta majesté sans tache,
Ton fier prestige auquel nulle ombre ne s’attache,
Ton immense magie au charme si puissant,
D’âge en âge toujours iront s’agrandissant.
Grâce au progrès sacré, les sombres multitudes
S’élèveront un jour jusqu’à tes altitudes,
Et les haines d’en bas aux sinistres terreurs,
Et talions d’en haut, rancunes et fureurs.
Eteindront à la lin leurs torches insensées
Dans le Niagara de tes vastes pensées !
 
Oh ! maintenant qu’absous des terrestres soucis,
Vêtu de pourpre et d’or, et sur un trône assis,
Dans l’insondable azur de la clarté sereine
Face à face tu vois la Beauté Souveraine ;
Maintenant qu’au milieu des sphères sans confins,
En écoutant, ravi, le chœur des Séraphins,
Tu sièges, accoudé sur tes Œuvres bénies,
Tranquille et bienheureux, parmi les purs Génies,
Permets moi, chantre obscur, dé suspendre humblement
Ma modeste couronne à ton fier monument !
Car tu m’as consolé dans mes jours de souffrance,
Tes chants de désespoir m’ont rendu l’espérance,
Et j’ai repris courage à ton Gethsémani,
En l’écoutant crier : Lama Sabactani !
Tu m’as rendu ma force, et, sûr du lendemain,
Grâce à toi, je connais désormais mon chemin ;
Mais avant d’y marcher, aux pieds de ton image,
Suzerain, ton vassal dépose son hommage !
Ainsi, lorsqu’au désert la sauvage tribu,
Après que ses chameaux aux fontaines ont bu,
Sort du frais oasis et reprend sa carrière,
Quelque nomade enfant parfois reste en arrière ;
Sur l’écorce de l’arbre où sa tête a dormi,
Pendant qu’au loin soufflait le Simoun ennemi,
Avant que de laisser son ombre hospitalière.
Il grave avec son nom une sainte prière,
Et, bénissant la palme aux divines senteurs
Qui lui versa, la nuit, des rêves en chanteurs,
Le cœur empli de joie il quitte la savane,
Il rejoint à pas lents la grande caravane.



1886

 

*** 

 

 

 

 

 

 

 

William Chapman (1850-1917)

 

http://www.biographi.ca/009004-119.01-f.php?Biold=41402

 

http://en.wikipedia.org/wiki/William_Chapman(poet)

 

À Chopin

 

 
Prestigieux rival des grands  maîtres d’Europe,
Poitrinaire à la fois viril et défaillant,
Tu fus un être unique, et le cœur d’un vaillant
Battait robustement sous ta frêle enveloppe.

Aux plus grandes douleurs sachant te résigner,
Tu te montrais pourtant irascible et morose,
Et quelqu’un nous a dit que le pli d’une rose
Pouvait meurtrir ton cœur et le faire saigner

Et sitôt que l’on fait résonner ta musique,
Sitôt que l’on entend tes accords palpiter,
On croit ouïr ton âme en sanglots éclater,
Ô virtuose étrange ! ô sublime phtisique !

Même quand ton génie, oubliant ses douleurs,
Dans les notes veut faire étinceler le rire,
Sous tes doigts décharnés le piano soupire,
Et tes scherzos légers semblent mouillés de pleurs.

Notre esprit s’épouvante et s’emplit de ténèbres
En sondant de ton cœur le gouffre palpitant,
Et sur tes mazurkas, si folâtres pourtant,
Voltige l’écho sourd de tes marches funèbres.
 
Mais, parmi les sanglots du grand flot musical
Qui rend les fronts songeurs et les cœurs taciturnes,
A travers les accords plaintifs de tes nocturnes,
On distingue toujours le fier accent natal.

L’âme de la Pologne en toi devait survivre ;
Aussi dans ta Berceuse au murmure idéal
Il nous semble écouter le souffle boréal
Et le balancement des sapins blancs de givre.

Patriote toujours sublime de fierté,
Tu chantes ton pays, et ta moindre ballade
Evoque les douleurs d’une race malade
Qui marche vers la mort ou vers la liberté.

Tu chantes ta patrie en des accents suaves,
Et, pendant que les sons ruissellent sous tes mains,
La douce mélodie entre ses bras divins
Emporte tous les cœurs vers la terre des Slaves.

La vague de tes chants se déroule à plein bord,
Et tu fais palpiter cette onde mélodique
Comme à travers la brume âpre et mélancolique
Qui flotte sur les eaux de l’Océan du nord.

L’esprit toujours hanté d’indicibles délires,
Tu fais pâlir les fronts, épanouir les cœurs ;
Tu sais entremêler dans tes accents vainqueurs
De l’ombre et des rayons, des pleurs et des sourires.
 
Pleins de soupirs d’amour, de longs cris affolés,
Tes airs versent en nous l’ivresse et les alarmes,
Et toi seul dans tes chants as mis assez de larmes
Pour pleurer sur les morts et sur les exilés.

Non, divin maestro, jamais muse attendrie
N’a pu comme la tienne exprimer les sanglots,
Rendre les cris de l’âme et le râle des flots.
Nul n’a su mieux que toi célébrer la patrie.

Aussi, quand s’est ouvert le funèbre caveau
Où devra reposer toujours ton front d’artiste,
La Musique a pleuré son amant le plus triste,
L’arbre national son plus tendre rameau.

 

***

Charles de Saint-Évremond (1614-1703)

http://en.wikipedia.org/wiki/Charles_de_Saint-%C3%89vremond

 

À M. LULLI.

 

 

À Lulli seul le monde est redevable
De l’opéra dont on est enchanté ;
Rome n’a rien qui lui soit comparable,
Et tout Venise en est déconcerté.
Il nous réduit à chercher, dans la fable,
Un demi-dieu dont le charme est vanté.
Là, son Orphée, à jamais vénérable,
Demande au ciel, pour sa félicité,
Que par Lulli, ce maître inimitable,
Soit son mérite et décrit et chanté.
Si ce qu’on dit d’Orphée est véritable,
Il sut fléchir une divinité,
Jusques alors trouvée inexorable.
À son retour du lieu tant redouté,
Et l’ours affreux et le tigre implacable
Se dépouilloient de leur férocité ;
L’arbre qu’on vit le plus inébranlable,
Perdant alors son immobilité,
Suivoit Orphée : à son chant lamentable,
Il n’étoit plus d’insensibilité.
L’accent plaintif d’un amant misérable,
Par les échos tendrement répété,
À sa douleur rendoit tout pénétrable ;
Un deuil lugubre avoit tout infecté.
L’air du malheur, rendu communicable,
De sa noirceur avoit tout attristé ;
Tout s’affligeoit avec l’inconsolable.
On t’auroit vu bien plus de fermeté
Que n’eut Orphée, en son art déplorable.
Perdre sa femme est une adversité ;
Mais ton grand cœur auroit été capable
De supporter cette calamité.
En tout, Lulli, je te tiens préférable ;
Et chaque jour qu’on a représenté,
N’as-tu pas fait chose plus incroyable,
Que le miracle en mes vers raconté ?
Lorsqu’il te plaît, un rocher pitoyable
Se fond en pleurs malgré sa dureté ;
Le vent te prête un silence agréable ;
Des fiers torrents le cours est arrêté.
Lorsqu’il te plaît, un sommeil favorable
Donne aux tourments le repos souhaité ;
Et qui possède une douceur aimable,
Est, si tu veux, aussitôt agité.
Dans nos périls vient un dieu secourable ;
De nos péchés un autre est irrité :
Pluton te sert, de son gouffre effroyable ;
Les cieux, ouverts selon ta volonté,
Nous laissent voir le palais adorable,
Où Jupiter règne en sa majesté.
D’Orphée et de Lulli le mérite est semblable,
Je trouve cependant de la diversité,
Sur un certain sujet, assez considérable :
Si Lulli, quelque jour, descendoit aux enfers,
Avec un plein pouvoir de grâces et de peines :
Un jeune criminel sortiroit de ses fers,
Une pauvre Euridice y garderoit ses chaînes.

 

*** 

 

Antoni Lange (1863-1929)

 

http://en.wikipedia.org/wiki/Antoni_Lange

 

À madame S…., Cantatrice (1898)


Le son de votre voix, Madame, est bien pareil
À un rayon de ciel — et qui ne le sait pas,
D’où vient-il, le rayon? Il nous vient du soleil,
Source de lumière, que Dieu nous dévoila.

Mais c’est l’autre source, qu’il nous tient en secret.
Où est le reservoir des mélodieux rayons —
C’est un mystère sacré et nul ne le sait,
Où se trouve la source et le soleil des sons.

Il est dans l’invisible, il est dans le divin,
Car il y a dans le chant un rayon angélique,
Qui descend sur nos âmes en murmur argentin —
Et d’un parfum celeste arrose la musique.

Musique est une fleur, le chant est son arôme
Et c’est par vous, Madame, que ce souffle du ciel
Nous parvient et nous charme et de l’oubli embaume
Tous nos maux et nos pleurs, tel un rêve éternel.

Soyez bienvenue, douce annonciatrice
De l’invisible soleil aux parfums mélodieux,
Que Dieu créa pour l’homme, pour qu’il pressentisse
Un monde, où ne règnent que les chanteurs des cieux.

Vous êtes sœur jumelle de ce choeur ailé.
Dans vos yeux brille un charme, qui ne pouvait pas naître
Ici bas. Les anges pour sûr vous l’ont donné —
Et c’est qui divinement nous enchante et penètre.

 

*** 

 

 

Théodore de Banville  (1823-1891)

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_Banville

 

http://www.mta.ca/banville/index.html

 

Les Odelettes

 

À Raoul Lebarbier

 

 

 
      Lorsque avec les sons
      Dont tu les complètes,
      Tu fais des chansons
      De mes odelettes,
      Mille aspects divers
      De grâce physique
      Naissent dans mes vers
      Avec ta musique !

      A ta seule voix,
      Tout en eux s’éveille
      Et vit à la fois.
      O rare merveille !
      A ma vigne en fleur,
      A ma moisson mûre,
      Tu rends la couleur
      Avec le murmure !


      Au ciel rougissant
      De clartés sans voiles,
      La nuit en naissant
      Frissonne d’étoiles,
      Et sous les berceaux
      Où sa voix touchante
      Ravit les ruisseaux,
      Le rossignol chante !

      La biche qui court
      Parmi les charmilles
      S’arrête tout court,
      Et des jeunes filles
      Sous tes feux tremblants,
      O lune incertaine,
      Lavent leurs pieds blancs
      Dans une fontaine.

      C’est sous le bouleau,
      Dont les feuilles sombres
      Découpent dans l’eau
      De légères ombres,
      Et lorsqu’un éclair
      Montre leurs visages,
      On sent courir l’air
      Dans ces paysages !


      Derniers enchanteurs
      Des âmes en fête,
      O divins chanteurs,
      Qui sur notre tête
      Agitez encor
      D’une main hardie
      Les clochettes d’or
      De la mélodie !

      Dans l’azur secret,
      Un sylphe voltige
      Sur votre forêt
      Où tout est prestige.
      Chaque art a le sien,
      Mais rien ne s’achève,
      O musicien,
      Qu’avec votre rêve !

      Le monde amoureux
      De la Poésie
      Se sent plus heureux
      Lorsqu’il s’extasie
      Aux accords si doux
      Nés de ce délire,
      Mais c’est toujours vous
      Qui tenez la lyre !



Mai 1855.

 

*** 

 

Tristan Corbière (1845-1875)

 

http://en.wikipedia.org/wiki/Tristan_Corbi%C3%A8re

 

http://www.corbiere.ville.morlaix.fr/

 

Raccrocs

 

À une demoiselle

 

 

        Pour Piano et Chant

La dent de ton Érard, râtelier osanore,
Et scie et broie à crû, sous son tic-tac nerveux,
La gamme de tes dents, autre clavier sonore...
Touches qui ne vont pas aux cordes des cheveux !

– Cauchemar de meunier, ta : Rêverie agile !
– Grattage, ton : Premier amour à quatre mains !
Ô femme transposée en Morceau difficile,
Tes croches sans douleur n'ont pas d'accents humains !

Déchiffre au clavecin cet accord de ma lyre ;
Télégraphe à musique, il pourra le traduire :
Cri d'os, dur, sec, qui plaque et casse – Plangorer...

Jamais ! – La clef-de-Sol n'est pas la clef de l'âme,
La clef-de-Fa n'est pas la syllabe de Femme,
Et deux demi-soupirs... ce n'est pas soupirer.

 

*** 

 

 

 

Théodore de Banville

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Th%C3%A9odore_de_Banville

 

http://www.mta.ca/banville/index.html

 

 

Odes funambulesques

 

Académie Royale de Musique

 

 

 

 

 
O Parnasse lyrique ! Opéra ! palais d’or !
Salut ! L’antique Muse, en prenant son essor,
Fait traîner sur ton front ses robes sidérales
Et défiler en chœur les danses sculpturales.
Peinture ! Poésie ! arts encore éblouis
Des rayons frissonnants du soleil de Louis !
Musique, voix divine et pour les cieux élue,
O groupe harmonieux, Beaux-Arts, je vous salue !
   O souvenirs ! c’est là le théâtre enchanté
Où Molière et Corneille et Mozart ont chanté.
C’est là qu’en soupirant la Mort a pris Alceste ;
Là, Psyché, tout en pleurs pour son amant céleste,
A croisé ses beaux bras sur le rocher fatal ;
Là, naïade orgueilleuse aux palais de cristal,

Versailles, reine encore, a chanté son églogue ;
Là, parmi les détours d’un charmant dialogue,
Angélique et Renaud, Cybèle avec Atys
Ont cueilli la pervenche et le myosotis,
Et la Muse a suivi d’un long regard humide
Les amours d’Amadis et les amours d’Armide.
Là, Gluck avec Quinault, Quinault avec Lulli
Ont chanté leurs beaux airs pour un siècle poli :
Là, Rossini, vainqueur des lyres constellées,
Fit tonner les clairons de ses grandes mêlées,
Et fit naître à sa voix ces immortels d’hier,
Ces vieux maîtres : Auber, Halévy, Meyerbeer.
   C’est là qu’Esméralda, la danseuse bohème,
Par la voix de Falcon nous a dit son poëme,
Et que chantait aussi le cygne abandonné
Dont le suprême chant ne nous fut pas donné.
Ici Taglioni, la fille des sylphides,
A fait trembler son aile au bord des eaux perfides,
Puis la Danse fantasque auprès des mêmes flots
A fait carillonner ses grappes de grelots.
O féerie et musique ! ô nappes embaumées
Qu’argentent les wilis et les pâles almées !
O temple ! clair séjour que Phébus même élut,
Parnasse ! palais d’or ! grand Opéra, salut !

   Le cocher s’est trompé. Nous sommes au Gymnase.
Un peuple de bourgeois, nez rouge et tête rase,
Étale des habits de Quimper-Corentin.
Un notaire ventru saute comme un pantin,
Auprès d’un avoué chauve, une cataracte
D’éloquence ; sa femme est verte et lit L’Entr’acte.
Elle arbore de l’or et du strass à foison,
Et renifle, et sa gorge a l’air d’une maison.
Auprès de ce sujet, dont la face verdoie,
S’étalent des cous nus, pelés comme un cou d’oie
Plumée ; et, pêle-mêle, au long de tous ces bancs
Traînent toute l’hermine et tous les vieux turbans
Qui, du Rhin à l’Indus, aient vieilli sur la terre.
J’apprends que l’un des cous est fille du notaire.
   O ciel ! voici, parmi ces gens à favoris,
Un vieux monsieur qui porte un habit de Paris.
Il a l’air fort honnête et reste bouche close ;
Adressons-nous à lui pour savoir quelque chose.
C’est une occasion qu’il est bon de saisir.

                                *

                   Moi.


Monsieur, voudriez-vous me faire le plaisir
De me dire quels sont ces cous d’oie et ces hommes
Jaunes, et dans quel lieu de la terre nous sommes ?
Je me suis égaré, cette dame est ma sœur.
Où suis-je ?

         Le monsieur qui a l’air honnête.
                A l’Opéra.

                   Moi.
                             Vous êtes un farceur !

              Le notaire ventru.
Oui, biche, le rideau que tu vois représente
Le roi Louis Quatorze en seize cent soixante-
Douze. Il portait, ainsi que l’histoire en fait foi,
Une perruque avec des rubans. Le grand roi,
Entouré des seigneurs qui forment son cortège,
Donne à Lulli, devant sa cour, le privilège
De l’Opéra, qu’avait auparavant l’abbé
Perrin.


                 Un des cous.
           Papa, je crois que mon gant est tombé.

                Le notaire ventru.
Ça se nettoie avec de la gomme élastique.

                   L’avoué.
Oui, madame, j’assigne et voilà ma tactique.

                  Un avocat.
On l’appelait au Mans maître Pichu minor.
Et moi maître Pichu major.

                  M. Josse.
                            Le Koh-innor...

           Un lampiste à lunettes d’or.
Silence !

              Le bâton du régisseur.
           Pan ! pan ! pan !

                   L’avoué.
                            Je ne suis pas leur dupe !


                  Second cou.
Maman, ce gros monsieur veut s’asseoir sur ma jupe.

                 La dame verte.
Pince-le.

                Le notaire ventru.
           Je ne sais où sera le nouvel
Opéra. C’est, dit-on, à l’ancien que Louvel...

                  L’orchestre.
Tra, la, la, la, la ; ta, la, la, la, lère.

                      Moi.
                                              Qu’est-ce
Que ce bruit-là, monsieur ? qu’a donc la grosse caisse
Contre ces violons enrhumés du cerveau ?
Et pourquoi préluder à l’opéra nouveau
Par J’ai du bon tabac ?

            Le monsieur qui a l’air honnête.
                                                   Monsieur, c’est l’ouverture
De Guillaume Tell.

                     Moi.
                                       Ah !


                   L’avocat.
                                                              Madame, la nature
De la pomme de terre est d’aimer les vallons.
Elle atteint dans le Puy la grosseur des melons.

                 Premier cou.
Mon corset me fait mal.

            M. Canaple sur la scène.
                          « Il chante et l’Helvétie
Pleure sa liberté ! »

                  L’avocat.
                         Que la démocratie
S’organise, on verra tous les partis haineux
Fondre leurs intérêts.

           Chœur général sur la scène.
                        « Célébrons les doux nœuds ! »

                Second cou.
Mon cothurne est cassé.


       M. don Juan dans la loge infernale.
                           Veux-tu nous aimer, Gothe ?
Soupons-nous à l’Anglais ?

            Mlle Gothe sur la scène.
                                                            Non, c’est une gargote.

         Chœur des Suisses sur la scène.
« Courons armer nos bras ! »

                 Un triangle égaré.
                                                       Ktsin !

           Une clarinette retardataire.
                                                                             Trum !

           Chœur de femmes sur la scène.

                                              « Toi que l’oiseau
Ne suivrait pas ! »

                      L’avoué.

                     Monsieur, ma femme est un roseau
Pour la douceur.


                   Un violon méchant.

                 Vzrumz ! vzrumz !

               M. Arnoux sur le théâtre.
                                        Hou ! hou !

                M. Obin sur le théâtre.
                                                         Tra, tra.

                     Premier cou.
                                                                                Titine,
Le monsieur met son pied le long de ma bottine.

               M. Arnoux sur le théâtre.
La hou, la hou, la ha.

                M. Obin sur le théâtre.
                                                Tra trou, trou tra, trou, trou !

                  Le notaire ventru.
Monsieur, que pensez-vous du Genest de Rotrou ?

              Chœur des Suisses sur la scène.

« Le glaive arme nos bras ! »


                      L’avoué.
                                                             Mais ! la pièce est baroque.
Ce n’est pas tout à fait dans les mœurs de l’époque.
Elle aurait eu besoin d’un bon coup de ciseau.

                   Le notaire ventru.
Hum ! c’est selon.

                M. Arnoux sur le théâtre.
                                   Hou ! hou !

                 M. Obin sur le théâtre.
                                                                Tra ! tra !

             Chœur de femmes sur la scène.
                                                                                 « Toi que l’oiseau !... »

             Chœur de femmes sur la scène.
« Toi qui n’es pas... »

                M. Arnoux sur le théâtre.
                      Hou ! hou !

                 M. Obin sur le théâtre.
                                Tra ! tra !

                     

La dame verte.
                                          J’ai chaud aux joues.

                   Le triangle égaré.

Ktsin !

               La clarinette retardataire.
         Trum !

                   Le notaire ventru.
                Bibiche, c’est le morceau que tu joues
Sur ton piano.

                      Premier cou.
                  Ça !

                        L’avoué.
                          J’ai dit à Ducluzeau
Ce que c’est que l’affaire.

                M. Arnoux sur le théâtre.
                             Hou ! hou !

             Chœur de femmes sur la scène.
                                       « Toi que l’oiseau !... »

                                *

O ma blonde Évohé, ma muse au chant de cygne,
Regarde ce qu’ils font de ce théâtre insigne.
O pudeur ! autrefois, dans ces décors vivants
Où l’œil voyait courir le souffle ailé des vents,
L’eau coulait en ruisseau dans les conques de marbre,
Et le doigt du zéphyr pliait les feuilles d’arbre.
      L’orchestre frémissant envoyait à la fois
Son harmonie à l’air comme une seule voix ;
Tout le corps de ballet marchait comme une armée :
Les déesses du chant, troupe jeune et charmée,
Belles comme Ophélie et comme Alaciel,
Avaient dans le gosier tous les oiseaux du ciel ;
La danse laissait voir tous les trésors de Flore
Sous les plis de maillots, vermeils comme l’aurore ;
C’était la vive Elssler, ce volcan adouci,
Lucile et Carlotta, celle qui marche aussi

Avec ses pieds charmants, armés d’ailes hautaines,
Sur la cime des blés et l’azur des fontaines.
L’audace d’une femme, arrêtant ce concours,
A remis une bande au bas des jupons courts
Et plongé les ténors au sein de la banlieue.
   Cruelle Éris, déesse à chevelure bleue,
Déesse au dard sanglant, déesse au fouet vainqueur,
Change mon encre en fiel ; mets autour de mon cœur
L’armure adamantine, et dans mon front évoque,
Mètre de clous armé, l’ïambe d’Archiloque !
L’ïambe est de saison, l’ïambe et sa fureur,
Pour peindre dignement ces spectacles d’horreur
Et les sombres détails de ce cloaque immense.
Vous, mesdames, prenez vos flacons, je commence.
   Un fantôme d’Habneck, honteux de son déchet,
Agite tristement un fantôme d’archet ;
L’harmonieux vieillard est quinteux et morose :
Il est devenu gai comme Louis Monrose.
Ses violons fameux que l’on voyait, dit-on,
Pleins d’une ardeur si noble, obéir au bâton,
L’archet morne à présent et la corde lâchée,
Semblent se conformer à sa mine fâchée ;
Et tout l’orchestre, avec ses cuivres en chaudrons,
Ainsi qu’un vieux banquier poursuivant les tendrons,

  Ou qu’un vers enjambant de césure en césure,
Lui-même se poursuit de mesure en mesure.
   La musique sauvage et le drôle de cor
Qui guide au premier mai la famille Bouthor ;
Chez notre Deburau, les trois vieillards épiques
Qui font grincer des airs pointus comme des piques ;
Le concert souterrain des aveugles ; enfin
L’antique piano qui grogne à Séraphin
Et l’orchestre des chiens qu’on montre dans les foires,
Auprès de celui-là charment leurs auditoires.
Mais si rempli qu’il soit de grincements de dents,
Quels que soient les canards qui barbotent dedans,
Si féroce qu’il semble à toute oreille tendre,
Il vaut mieux que le chant qu’il empêche d’entendre.
   Les choristes, rangés en affreux bataillons,
Marchent ad libitum en traînant des haillons ;
Les femmes, effrayant le dandy qu’elles visent,
Chantent faux des vers faux ; même, elles improvisent !
O ruines ! leurs dents croulent comme un vieux mur,
Et ces divinités, toutes d’un âge mûr,
Dont la plus séduisante est horriblement laide,
Font rêver par leurs os aux dagues de Tolède.
Leurs jupons évidés marchent à grands frous-frous,
Et leur visage bleu, percé de mille trous,

S’étale avec orgueil comme une vieille cible.
Les hommes sont plus laids encor, si c’est possible.
Triste fin ! si l’on songe, en voyant ces objets,
Que ce chœur endurci vaut les premiers sujets !
   Plus de ténors ! Leur si demande un cataplasme,
Et l’ut, le fameux ut, tombe dans le marasme.
En vain Pillet tremblant envoya ses zélés
Parcourir l’Italie avec leurs pieds ailés ;
En vain ils ont fouillé Rome, ville papale,
Naples, où la princesse à la pâleur fatale
Donne des rendez-vous aux jeunes cavaliers,
Et, courtisane avec des palais en colliers,
Venise, où lord Byron, deux fois vainqueur des ondes,
Poussait son noir coursier le long des vagues blondes,
Et Florence, où l’Arno, parmi ses flots tremblants,
Mêle l’azur du ciel avec les marbres blancs ;
Jusqu’au golfe enchanteur qu’un paradis limite,
L’ut ne veut plus lutter, le ténor est un mythe.
   Seul, ô Duprez ! toujours plus grand, toujours vainqueur,
Toujours lançant au ciel ton chant qui sort du cœur,
Fièrement appuyé sur ta large méthode
Qui reste, comme l’art, au-dessus de la mode,
O Duprez ! ô Robert ! Arnold ! Éléazar !
En voyant les cailloux qu’on met devant ton char,

Et les rivaux honteux que la haine te donne
Lorsque ta voix sublime à la fin t’abandonne,
Toujours maître de toi, tu luttes en héros,
Toujours roi, toujours fort, tandis que tes bourreaux
Inventent vingt ténors devant qui l’on s’incline,
Et qui durent un an, comme la crinoline.
   Ah ! du moins nous avons la Danse, un art divin !
Et l’homme le plus fait pour être un écrivain,
Célébrât-il Louis et portât-il perruque,
Fût-il Caton, fût-il Boileau, fût-il eunuque,
Ne pourrait découvrir l’ombre d’un iota
Pour défendre à ses vers d’admirer Carlotta.
Son corps souple et nerveux a de suaves lignes ;
Vive comme le vent, douce comme les cygnes,
L’aile d’un jeune oiseau soutient ses pieds charmants,
Ses yeux ont des reflets comme des diamants,
Ses lèvres à l’Éden auraient servi de portes ;
Le jardin de Ronsard, de Belleau, de Desportes,
Devant Cypre et Chloris toujours extasiés,
A, pour les embellir, donné tous ses rosiers.
   Elle va dans l’azur, laissant flotter ses voiles,
Conduire en souriant la danse des étoiles,
Poursuivre les oiseaux et prendre les rayons ;
Et, par les belles nuits, d’en bas nous la voyons,

Dans les plaines du ciel d’ombre diminuées,
Jouer, entrelacée à ses sœurs les nuées,
Ouvrir son éventail et se mirer dans l’eau.
   Qu’auriez-vous pu trouver à redire, ô Boileau ?
Une chose bien simple, hélas ! La jalousie
Nous cache tout ce luxe et cette poésie,
De même qu’autrefois, par un crime impuni,
Les mêmes envieux cachaient Taglioni,
Cet autre ange charmant des cieux imaginaires.
Sombre Junon ! Les Dieux ont-ils de ces colères ?
   Aimez-vous les décors ? On n’en met nulle part.
Les vieux servent toujours, percés de part en part,
Et, par la main du Temps noircis comme des forges,
Ils pendent en lambeaux comme de vieilles gorges.
Les arbres sont orange, et, dans Guillaume Tell,
La montagne est percée à jour comme un tunnel.
Le temple de Robert, ses colonnes en loques,
S’agite aux quatre vents comme des pendeloques,
Et le couvent a l’air de s’être bien battu.
Dans La Muette enfin, mirabile dictu !
L’éruption se fait avec du papier rouge
Derrière lequel brille un lampion qui bouge.
   Le machiniste, un sage, ennemi des succès,
Imite à tour de bras le Théâtre-Français.

Les travestissements, les changements à vue,
Les transformations sont comme une revue
De la garde civique : on les manque toujours.
Les Français, l’Odéon, sont les seules amours
Du machiniste en chef ; il a cette coutume
D’étrangler les acteurs en tirant leur costume.
Quelques-uns sont vivants ; s’ils en ont réchappé,
C’est que le machiniste une fois s’est trompé,
Et rêvait d’Abufar, qu’il voit chaque dimanche.
C’est un homme d’esprit qui prendra sa revanche.
   Enfin, on voit maigrir, comme un corps de ballet,
Des marcheuses, des rats, peuple jaune et fort laid,
Qui n’ont jamais dansé qu’à la Grande-Chartreuse,
Et qui, réjouissant de leur maigreur affreuse
Les lions estompés au cosmétique noir,
Prennent des rendez-vous pour le souper du soir.
   Nous qui ne sommes pas danseurs, prenons la fuite.
Allons souper aussi, mon cœur, mais tout de suite,
Et tâchons d’oublier, en buvant de bons vins,
Cet hospice fameux, rival des Quinze-Vingts.


Décembre 1845.

 

 

*** 

 

 

Sully Prudhomme (1839-1907)

http://en.wikipedia.org/wiki/Sully_Prudhomme

L’Agonie


Vous qui m’aiderez dans mon agonie,
          Ne me dites rien ;
Faites que j’entende un peu d’harmonie,
          Et je mourrai bien.

La musique apaise, enchante et délie
          Des choses d’en bas :
Bercez ma douleur ; je vous en supplie,
          Ne lui parlez pas.

Je suis las des mots, je suis las d’entendre
          Ce qui peut mentir ;
J’aime mieux les sons qu’au lieu de comprendre
          Je n’ai qu’à sentir ;

Une mélodie où l’âme se plonge
          Et qui, sans effort,
Me fera passer du délire au songe,
          Du songe à la mort.


Vous qui m’aiderez dans mon agonie,
          Ne me dites rien.
Pour allégement un peu d’harmonie
          Me fera grand bien.

Vous irez chercher ma pauvre nourrice
          Qui mène un troupeau,
Et vous lui direz que c’est mon caprice,
          Au bord du tombeau,

D’entendre chanter tout bas, de sa bouche,
          Un air d’autrefois,
Simple et monotone, un doux air qui touche
          Avec peu de voix.

Vous la trouverez : les gens des chaumières
          Vivent très longtemps,
Et je suis d’un monde où l’on ne vit guères
          Plusieurs fois vingt ans.

Vous nous laisserez tous les deux ensemble :
          Nos cœurs s’uniront ;
Elle chantera d’un accent qui tremble,
          La main sur mon front.


Lors elle sera peut-être la seule
          Qui m’aime toujours,
Et je m’en irai dans son chant d’aïeule
          Vers mes premiers jours,

Pour ne pas sentir, à ma dernière heure,
          Que mon cœur se fend,
Pour ne plus penser, pour que l’homme meure
          Comme est né l’enfant.

Vous qui m’aiderez dans mon agonie,
          Ne me dites rien ;
Faites que j’entende un peu d’harmonie,
          Et je mourrai bien.

 

*** 

 

 

 

Auguste Barbier  (1805-1882)

 

http://en.wikipedia.org/wiki/Henri_Auguste_Barbier

 

IL PIANTO


Allegri

 

 

 
Si dans mon cœur chrétien l’antique foi s’altère,
L’art reste encor debout, comme un marbre pieux
Que le soleil, tombé de la voûte des cieux,
Colore dans la nuit d’un reflet solitaire.

Ainsi, vieil Allegri, musicien austère,
Compositeur sacré des temps religieux,
Ton archet bien souvent me ramène aux saints lieux,
Adorer les pieds morts du sauveur de la terre.

Alors mon âme vaine et sans dévotion,
Mon âme par degrés prend de l’émotion,
Et monte avec tes chants au séjour des archanges :

Et mystique poète, au fond des cieux brûlants,
J’entends les bienheureux dans leurs vêtements blancs,
Chanter sur des luths d’or les divines louanges.

 

 

***  

 

 

Maurice Rollinat (1846-1903)

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Rollinat

 

L’Amante macabre

 

À Charles Buet.

 

 
Elle était toute nue assise au clavecin ;
Et tandis qu’au dehors hurlaient les vents farouches
Et que Minuit sonnait comme un vague tocsin,
Ses doigts cadavéreux voltigeaient sur les touches.

Une pâle veilleuse éclairait tristement
La chambre où se passait cette scène tragique,
Et parfois j’entendais un sourd gémissement
Se mêler aux accords de l’instrument magique.

Oh ! magique en effet ! Car il semblait parler
Avec les mille voix d’une immense harmonie,
Si large qu’on eût dit qu’elle devait couler
D’une mer musicale et pleine de génie.

Ma spectrale adorée, atteinte par la mort,
Jouait donc devant moi, livide et violette,
Et ses cheveux si longs, plus noirs que le remord,
Retombaient mollement sur son vivant squelette.


Osseuse nudité chaste dans sa maigreur !
Beauté de poitrinaire aussi triste qu’ardente !
Elle voulait jeter, cet ange de l’Horreur,
Un suprême sanglot dans un suprême andante.

Auprès d’elle une bière en acajou sculpté,
Boîte mince attendant une morte fluette,
Ouvrait sa gueule oblongue avec avidité
Et semblait l’appeler avec sa voix muette.

Sans doute, elle entendait cet appel ténébreux
Qui montait du cercueil digne d’un sanctuaire,
Puisqu’elle y répondit par un chant douloureux
Sinistre et résigné comme un oui mortuaire !

Elle chantait : « Je sors des bras de mon amant.
« Je l’ai presque tué sous mon baiser féroce ;
« Et toute bleue encor de son enlacement,
« J’accompagne mon râle avec un air atroce !

« Depuis longtemps, j’avais acheté mon cercueil :
« Enfin ! Avant une heure, il aura mon cadavre ;
« La Vie est un vaisseau dont le Mal est l’écueil,
« Et pour les torturés la Mort est un doux havre.

« Mon corps sec et chétif vivait de volupté :
« Maintenant, il en meurt, affreusement phtisique ;
« Mais, jusqu’au bout, mon cœur boira l’étrangeté
« Dans ces gouffres nommés Poésie et Musique.


« Vous que j’ai tant aimés, hommes, je vous maudis !
« À vous l’angoisse amère et le creusant marasme !
« Adieu, lit de luxure, Enfer et Paradis,
« Où toujours la souffrance assassinait mon spasme.

« Réjouis-toi, Cercueil, lit formidable et pur
« Au drap de velours noir taché de larmes blanches,
« Car tu vas posséder un cadavre si dur
« Qu’il se consumera sans engluer tes planches.

« Et toi, poète épris du Sombre et du Hideux,
« Râle et meurs ! Un ami te mettra dans la bière,
« Et sachant notre amour, nous couchera tous deux
« Dans le même sépulcre et sous la même pierre.

« Alors, de chauds désirs inconnus aux défunts
« Chatouilleront encor nos carcasses lascives,
« Et nous rapprocherons, grisés d’affreux parfums,
« Nos orbites sans yeux et nos dents sans gencives ! »

Et tandis que ce chant de la fatalité
Jetait sa mélodie horrible et captivante,
Le piano geignait avec tant d’âpreté,
Qu’en l’écoutant, Chopin eût frémi d’épouvante.

Et moi, sur mon lit, blême, écrasé de stupeur,
Mort vivant n’ayant plus que les yeux et l’ouïe,
Je voyais, j’entendais, hérissé par la Peur,
Sans pouvoir dire un mot à cette Ève inouïe.


Et quand son cœur sentit son dernier battement,
Elle vint se coucher dans les planches funèbres ;
Et la veilleuse alors s’éteignit brusquement,
Et je restai plongé dans de lourdes ténèbres.

Puis, envertiginé jusqu’à devenir fou,
Croyant voir des Satans qui gambadaient en cercle,
J’entendis un bruit mat suivi d’un hoquet mou :
Elle avait rendu l’âme en mettant son couvercle !

Et depuis, chaque nuit, ― ô cruel cauchemar ! ―
Quand je grince d’horreur, plus désolé qu’Électre,
Dans l’ombre, je revois la morte au nez camard,
Qui m’envoie un baiser avec sa main de spectre.

 

*** 

 

 

Abraham de Vermeil (1555-1620)

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Abraham_de_Vermeil

 

 Le baiser en l'Amour est l'octave en Musique

 



Le baiser en l’Amour est l’octave en Musique,
Vous en avez prins un, et vous en voulez deux ;
Pourquoy enervez-vous les accords amoureux,
C’est pecher, disiez-vous, contre la Theorique.

Non je ne baise point qu’en pure Arithmetique,
Respondis-je soudain, deux baisers savoureux
Font nombre, l’unité est un rien mal heureux
Payez moi, vous devez une chose Physique.

Que vous estes mauvais, repliquastes vous ors,
Qui pourroit resister à argumens si forts,
Qui me font succomber en si juste querelle ?

Moi respondit Amour, et d’un dard furieux,
Qu’il trempa plusieurs fois aux flammes de voz yeux,
Il m’enfonça le cœur d’une playe immortelle.

 

*** 

 

Alfred de Vigny (1797-1863)

 

http://nl.wikipedia.org/wiki/Alfred_de_Vigny

 

Le Bal


Poème

 

 

 

 
La harpe tremble encore et la flûte soupire,
Car la Walse bondit dans son sphérique empire ;
Des couples passagers éblouissent les yeux,
Volent entrelacés en cercle gracieux,
Suspendent des repos balancés en mesure,
Aux reflets d'une glace admirent leur parure,
Repartent ; puis, troublés par leur groupe riant,
Dans leurs tours moins adroits se heurtent en criant.
La danseuse, enivrée aux transports de la fête,
Sème et foule en passant les bouquets de sa tête,
Au bras qui la soutient se livre, et, pâlissant,
Tourne, les yeux baissés sur un sein frémissant.

Courez, jeunes beautés, formez la double danse :
Entendez-vous l'archet du bal joyeux,
Jeunes beautés ? Bientôt la légère cadence
Toutes va, tout à coup, vous mêler à mes yeux.

Dansez et couronnez de fleurs vos fronts d'albâtre ;
Liez au blanc muguet l'hyacinthe bleuâtre,
Et que vos pas moelleux, délices d'un amant,
Sur le chêne poli glissent légèrement ;
Dansez, car dès demain vos mères exigeantes
A vos jeunes travaux vous diront négligentes ;
L'aiguille détestée aura fui de vos doigts,
Ou, de la mélodie interrompant les lois,
Sur l'instrument mobile, harmonieux ivoire,
Vos mains auront perdu la touche blanche et noire ;
Demain, sous l'humble habit du jour laborieux,
Un livre, sans plaisir, fatiguera vos yeux... ;
Ils chercheront en vain, sur la feuille indocile,
De ses simples discours le sens clair et facile ;
Loin du papier noirci votre esprit égaré,
Partant, seul et léger, vers le Bal adoré,
Laissera de vos yeux l'indécise prunelle
Recommencer vingt fois une page éternelle.
Prolongez, s'il se peut, oh ! prolongez la nuit
Qui d'un pas diligent plus que vos pas s'enfuit !

Le signal est donné, l'archet frémit encore :
Elancez-vous, liez ces pas nouveaux
Que l'Anglais inventa, nœuds chers à Terpsichore,
Qui d'une molle chaîne imitent les anneaux.

Dansez, un soir encore usez de votre vie :
L'étincelante nuit d'un long jour est suivie ;
A l'orchestre brillant le silence fatal
Succède, et les dégoûts aux doux propos du bal.
Ah ! reculez le jour où, surveillantes mères,
Vous saurez du berceau les angoisses amères :
Car, dès que de l'enfant le cri s'est élevé,
Adieu, plaisir, long voile à demi relevé,
Et parure éclatante, et beaux joyaux des fêtes,
Et le soir, en passant, les riantes conquêtes
Sous les ormes, le soir, aux heures de l'amour,
Quand les feux suspendus ont rallumé le jour.
Mais, aux yeux maternels, les veilles inquiètes
Ne manquèrent jamais, ni les peines muettes
Que dédaigne l'époux, que l'enfant méconnaît,
Et dont le souvenir dans les songes renaît.
Ainsi, toute au berceau qui la tient asservie,
La mère avec ses pleurs voit s'écouler sa vie.
Rappelez les plaisirs, ils fuiront votre voix,
Et leurs chaînes de fleurs se rompront sous vos doigts.

Ensemble, à pas légers, traversez la carrière ;
Que votre main touche une heureuse main,
Et que vos pieds savants à leur place première
Reviennent, balancés dans leur double chemin.

Dansez : un jour, hélas ! ô reines éphémères !
De votre jeune empire auront fui les chimères;
Rien n'occupera plus vos cœurs désenchantés,
Que des rêves d'amour, bien vite épouvantés,
Et le regret lointain de ces fraîches années
Qu'un souffle a fait mourir, en moins de temps fanées
Que la rose et l'oeillet, l'honneur de votre front ;
Et, du temps indompté lorsque viendra l'affront,
Quelles seront alors vos tardives alarmes ?
Un teint, déjà flétri, pâlira sous les larmes,
Les larmes, à présent doux trésor des amours,
Les larmes, contre l'âge inutile secours :
Car les ans maladifs, avec un doigt de glace,
Des chagrins dans vos cœurs auront marqué la place,
La morose vieillesse... O légères beautés !
Dansez, multipliez vos pas précipités,
Et dans les blanches mains les mains entrelacées,
Et les regards de feu, les guirlandes froissées,
Et le rire éclatant, cri des joyeux loisirs,
Et que la salle au loin tremble de vos plaisirs.


Paris, 1818.

 

*** 

 

Louis Bouilhet (1821-1869)

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Louis-Hyacinthe_Bouilhet

 

http://jb.guinot.pagesperso-orange.fr/pages/Bouilhet.html

 

Une baraque de la foire

 

 


Oh ! qu’il était triste, au coin de la salle !
Comme il grelottait, l’homme au violon !
La baraque en planche était peu d’aplomb,
Et le vent soufflait dans la toile sale.

Des bourgeois blasés ― l’un d’eux s’en alla ! ―
Raillaient à plaisir ces vieilles sornettes,
Ainsi qu’il convient à des gens honnêtes
Qui sont revenus de ces choses-là !

Dans son ermitage, Antoine, en prière,
Se couvrait les yeux, sous son capuchon ;
Les diables dansaient ; ― le petit cochon
Passait, effaré, la torche au derrière.

Découvrant sa gorge, et portant, je croi,
Sur son carton peint, la mouche assassine,
En grand falbala venait Proserpine,
Comme une princesse à la cour d’un roi.

Tout l’enfer sautait au bout des ficelles.
― Dieu l’avait permis, très-évidemment ! ―
Puis ce fut le tour du bleu firmament
Avec ses pétards et ses étincelles.

Le soleil tournait, plein de vérité
Chaque trou d’étoile était à sa place,
Des anges bouffis flottaient dans l’espace,
Pendus au plafond pour l’éternité.

― Oh ! qu’il était triste ! oh ! qu’il était pâle !...
Oh ! L’archet damné raclant sans espoir !
Oh ! Le paletot plus sinistre à voir
Sous les transparents aux lueurs d’opale !

Comme un chœur antique au sujet mêlé,
Il fallait répondre aux péripéties,
Et quitter soudain, pour des facéties,
Le libre juron, tout bas grommelé !...

Il fallait chanter ! Il fallait poursuivre
Pour le pain du jour, la pipe du soir,
Pour le dur grabat dans le grenier noir,
Pour l’ambition d’être homme et de vivre !

Mais parfois, dans l’ombre ― et c’était son droit ! ―
Il lançait, lui pauvre et transi dans l’âme,
Un regard farouche aux pantins du drame
Qui reluisaient d’or et n’avaient pas froid.

Puis ― comme un rêveur dégagé des choses ―
Sachant que tout passe et que tout est vain,
Sans respect du monde, il chauffait sa main
Au rayonnement des apothéoses !...


Novembre 1867.

 

*** 

 

 

André Lemoyne (1822-1907)

 

http://de.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Lemoyne

 

BEETHOVEN ET REMBRANDT

 


 

A Charles Blanc.

 

I

 


Beethoven et Rembrandt, tous deux nés sur le Rhin,
Dans leur mystérieuse et profonde harmonie,
Vibrent d’accord. — Un sombre et lumineux Génie
Leur a touché le front de son doigt souverain.

Ces deux prédestinés ont des similitudes :
Quelque chose de fier, de sauvage et de grand
Marque pour l’avenir Beethoven et Rembrandt,
Ennemis naturels des hautes servitudes.


De leur temps, ils passaient pour des hallucinés :
L’un voyant tout en or dans une chambre noire,
L’autre écoutant des voix au fond de sa mémoire,
Comme les Enchanteurs et les Illuminés.

Mais qu’importe ! — Chez eux rien qui se mésallie. —
Ils ont aimé toujours leur grand art d’amour pur.
S’ils n’ont rien modulé sur un ton bleu d’azur,
C’est qu’ils n’ont pas connu la Grèce ou l’Italie.

Rembrandt peignait de fiers et sombres cavaliers
Sous feutre à larges bords ou toque à riche plume,
À l’aise dans un ample et merveilleux costume,
Sans raideur, à la fois graves et familiers ;

Bourgmestres et syndics, honnêtes personnages
Dont la barbe caresse un grand col rabattu,
Des gens de haute mine et d’austère vertu,
Trouvant la poésie au fond de leurs ménages ;

Ou marins revenus d’un voyage au long cours,
Des tempêtes du Cap, des îles de la Sonde,
Dans leur pays de brume, au bout de l’Ancien Monde,
Rejoignant au foyer de sérieux amours.


Aux magiques lueurs de sa chaude lumière,
Les pauvres, les souffrants, les humbles, les petits,
Miraculeusement des ténèbres sortis,
Vivaient transfigurés dans leur beauté première.


 

 

II

 


Mais, planant au-dessus des misères communes,
En oiseaux de haut vol, les grandes infortunes
Tombent de préférence au foyer des élus,
Sans que personne ait pu les voir ou les entendre, —
Et d’un large coup d’aile éparpillent la cendre
Sur la braise qui meurt... et ne s’éveille plus.

Pour quelques-uns, surtout, l’épreuve est longue et rude,
Quand autour de leur nom se fait la solitude,
Froide à glacer le cœur, à troubler la raison ;
Et le soir de la vie est profondément triste

Quand, regardant coucher sa gloire, un vieil artiste
Quitte son atelier, son lit et sa maison.

Insolvable, Rembrandt vit passer aux enchères
Ses meubles, ses tableaux, ses œuvres les plus chères,
Dans les sordides mains des fripiers de l’Amstel ;
Et vierges, sous des yeux profanes, ses eaux-fortes,
Comme aux souffles d’hiver un tas de feuilles mortes,
S’en aller pêle-mêle aux quatre vents du ciel.

Lui ne remporta rien, rien que sa foi robuste
Dans l’art. – Sans murmurer contre un verdict injuste,
Contre les temps mauvais, contre le siècle ingrat,
Loin du monde, oubliant sa trace disparue,
Il se réfugia dans une étroite rue
Des vieux quartiers perdus au nord du Rozengracht.

Et là, continuant de graver ou de peindre,
Jusqu’à l’heure où le jour achevait de s’éteindre,
Envahi lentement par les brumes du soir,
Lorsque le ciel était sans lune et sans étoiles,
Il souriait dans l’ombre aux lueurs de ses toiles,
De la nuit ténébreuse éclairant le fond noir.


 

III

 


Beethoven a payé chèrement son génie : —
On comprend aujourd’hui sa tristesse infinie,
Tout ce que dans son cœur il a dû refouler ;
La blessure poignante, invisible et profonde,
Qu’il traînait à l’écart, en fuyant loin du monde,
En étouffant des pleurs qui n’avaient pu couler.

Pâtres et chevriers voyaient avec surprise,
Sous les ardents soleils, sous la pluie ou la bise,
Passer cet éternel et singulier marcheur,
Laissant au gré du vent flotter sa houppelande
Comme le Juif-Errant de l’antique légende,
Toujours seul, et le teint bruni comme un faucheur.

Les familles d’oiseaux dans leurs nids réveillées
Tressaillaient à la fois sous les claires feuillées,

Avec leurs cris d’appel et leurs chansons d’amour,
Et, reprenant en chœur toutes ses voix bénies,
Le printemps répétait ses grandes symphonies...
Beethoven n’entendait plus rien... Il était sourd !...

Sourd à toutes les voix, sourd à tous les murmures,
Au vent frais du matin dans les hautes ramures,
Aux bruits mystérieux des sources dans les bois,
Au battoir cliquetant des petites laveuses,
Sur le miroir des eaux souvent toutes rêveuses,
Qui battaient, qui chantaient, qui rêvaient à la fois.

Quand l’orgue, ouvrant le jeu de ses masses chorales,
Relatait sous la nef des vieilles cathédrales,
Sonores jusqu’au fond de leurs caveaux dormants,
Le pauvre dieu martyr en vain prêtait l’oreille ;
À peine croyait-il entendre un vol d’abeille,
Une rumeur confuse en ses bourdonnements.

Obsédé par un sombre et décevant problème,
Beethoven écoutait longuement en lui-même
Un lointain souvenir d’anciens échos perdus ;
À l’heure où le soir tombe, ou quand le jour se lève,
Marcheur silencieux, il renouait en rêve
De merveilleux accords autrefois entendus.


Nous avons le secret de ses larmes fécondes :
Sa joie et sa douleur sont deux sources profondes
Où s’abreuvent sans fin tous les cœurs altérés...
Ses plus riches éclairs jaillissent des ténèbres,
Comme un Alléluia sorti des chants funèbres,
Jetant son cri de gloire aux plus désespérés.

 

*** 

 

Albert Lozeau (1878-1924)

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Albert_Lozeau

 

http://pages.infinit.net/noxoculi/lozeau.html

Le Bouquet


MUSICIENNE blonde aux doigts frôleurs et doux
Puisque nous sommes seuls, quel air chanterons-nous ?

O Muse, dont les mains sont pleines de corolles,
Fais-moi, sur la musique, éclore des paroles !

Nous irons par les bois, harmonieusement,
Cueillir la rouge fleur du divin sentiment.

Nous irons ramasser, par un grand vent sonore,
La rose du sanglot toute mouillée encore.


Nous ferons un bouquet de rêves musicaux,
D’aveux et de soupirs aux murmurants échos.

Dans le jardin vibrant des notes cadencées,
Nous cueillerons la claire joie et les pensées.

Grisés par le parfum mélodieux du soir,
Nous cueillerons, accord final, la fleur d’espoir.

Quel air chanterons-nous, chère Musicienne :
La chanson d’amour triste ? ou la chanson ancienne ?

Avec vous qui m’aimez, tous les rythmes sont doux ;
Promenez vos doigts blancs au clavier, voulez-vous ?

 

*** 

 

Alfred de Musset (1810-1857)

 

http://nl.wikipedia.org/wiki/Alfred_de_Musset

 

Chanson


Quand on perd, par triste occurrence

 

Quand on perd, par triste occurrence,
      Son espérance
      Et sa gaieté,
Le remède au mélancolique,
      C’est la musique
      Et la beauté !

Plus oblige et peut davantage
      Un beau visage
      Qu’un homme armé,
Et rien n’est meilleur que d’entendre
      Air doux et tendre
      Jadis aimé !

 

*** 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Émile Nelligan (1879-1941)

 

http://en.wikipedia.org/wiki/%C3%89mile_Nelligan

 

CHOPIN

 

 


Fais, au blanc frisson de tes doigts,
Gémir encore, ô ma maîtresse !
Cette marche dont la caresse
Jadis extasia les rois.

Sous les lustres aux prismes froids,
Donne à ce cœur sa morne ivresse,
Aux soirs de funèbre paresse
Coulés dans ton boudoir hongrois.

Que ton piano vibre et pleure,
Et que j’oublie avec toi l’heure
Dans un Eden, on ne sait où…

Oh ! Fais un peu que je comprenne
Cette âme aux sons noirs qui m’entraîne
Et m’a rendu malade et fou !

 

*** 

 

 

Maurice Rollinat

 

Chopin

 

 

 

À Paul Viardot.

 

 
Chopin, frère du gouffre, amant des nuits tragiques,
Âme qui fus si grande en un si frêle corps,
Le piano muet songe à tes doigts magiques
Et la musique en deuil pleure tes noirs accords.

L’harmonie a perdu son Edgar Pœ farouche
Et la mer mélodique un de ses plus grands flots.
C’est fini ! le soleil des sons tristes se couche,
Le Monde pour gémir n’aura plus de sanglots !

Ta musique est toujours – douloureuse ou macabre –
L’hymne de la révolte et de la liberté,
Et le hennissement du cheval qui se cabre
Est moins fier que le cri de ton cœur indompté.

Les délires sans nom, les baisers frénétiques
Faisant dans l’ombre tiède un cliquetis de chairs,
Le vertige infernal des valses fantastiques,
Les apparitions vagues des défunts chers ;


La morbide lourdeur des blancs soleils d’automne ;
Le froid humide et gras des funèbres caveaux ;
Les bizarres frissons dont la vierge s’étonne
Quand l’été fait flamber les cœurs et les cerveaux ;

L’abominable toux du poitrinaire mince
Le harcelant alors qu’il songe à l’avenir ;
L’ineffable douleur du paria qui grince
En maudissant l’amour qu’il eût voulu bénir ;

L’âcre senteur du sol quand tombent des averses ;
Le mystère des soirs où gémissent les cors ;
Le parfum dangereux et doux des fleurs perverses ;
Les angoisses de l’âme en lutte avec le corps ;

Tout cela, torsions de l’esprit, mal physique,
Ces peintures, ces bruits, cette immense terreur,
Tout cela, je le trouve au fond de ta musique
Qui ruisselle d’amour, de souffrance et d’horreur.

Vierges tristes malgré leurs lèvres incarnates,
Tes blondes mazurkas sanglotent par moments,
Et la poignante humour de tes sombres sonates
M’hallucine et m’emplit de longs frissonnements.

Au fond de tes Scherzos et de tes Polonaises,
Épanchements d’un cœur mortellement navré,
J’entends chanter des lacs et rugir des fournaises
Et j’y plonge avec calme et j’en sors effaré.


Sur la croupe onduleuse et rebelle des gammes
Tu fais bondir des airs fauves et tourmentés,
Et l’âpre et le touchant, quand tu les amalgames,
Raffinent la saveur de tes étrangetés.

Ta musique a rendu les souffles et les râles,
Les grincements du spleen, du doute et du remords,
Et toi seul as trouvé les notes sépulcrales
Dignes d’accompagner les hoquets sourds des morts.

Triste ou gai, calme ou plein d’une angoisse infinie,
J’ai toujours l’âme ouverte à tes airs solennels,
Parce que j’y retrouve à travers l’harmonie,
Des rires, des sanglots et des cris fraternels.

Hélas ! toi mort, qui donc peut jouer ta musique ?
Artistes fabriqués, sans nerf et sans chaleur,
Vous ne comprenez pas ce que le grand Phtisique
A versé de génie au fond de sa douleur !

 

*** 

 

Auguste Barbier 

 

IL PIANTO


Cimarosa

 

 

 
Chantre mélodieux né sous le plus beau ciel,
Au nom doux et fleuri comme une lyre antique,
Léger napolitain, dont la folle musique
A frotté, tout enfant, les deux lèvres de miel,

Ô bon Cimarosa ! Nul poëte immortel,
Nul peintre, comme toi, dans sa verve comique,
N’égaya des humains la face léthargique
D’un rayon de gaîté plus franc et naturel.

Et pourtant tu gardas à travers ton délire,
Sous les grelots du fou, sous le masque du rire,
Un cœur toujours sensible et plein de dignité ;

Oui, ton âme fut belle, ainsi que ton génie ;
Elle ne faillit point devant la tyrannie,
Et chanta dans les fers l’hymne de liberté.

 

 

*** 

 

Émile Nelligan

 

Clavier d’antan

 

 


Clavier vibrant de remembrance,
J’évoque un peu des jours anciens,
Et l’Éden d’or de mon enfance

Se dresse avec les printemps siens,
Souriant de vierge espérance
Et de rêves musiciens…

Vous êtes morte tristement,
Ma muse des choses dorées,
Et c’est de vous qu’est mon tourment ;

Et c’est pour vous que sont pleurées
Au luth âpre de votre amant
Tant de musiques éplorées.

 

*** 

 

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Marceline_Desbordes-Valmore

 

Le concert

 


    Quelle soirée ! ô dieu ! que j’ai souffert !
Dans un trouble charmant je suivais l’Espérance ;
Elle enchantait pour moi les apprêts du concert,
    Et je devais y pleurer ton absence.

Dans la foule cent fois j’ai cru t’apercevoir ;
Mes vœux toujours trahis n’embrassaient que ton ombre ;
L’amour me la laissait tout à coup entrevoir,
Pour l’entraîner bientôt vers le coin le plus sombre.
Séduite par mon cœur toujours plus agité,
Je voyais dans le vague errer ta douce image,
Comme un astre chéri, qu’enveloppe un nuage,
Par des rayons douteux perce l’obscurité.

Pour la première fois insensible à les charmes,
Art d'Orphée, art du cœur, j'ai méconnu ta loi :
J'étais toute à l'Amour, lui seul régnait sur moi,
    Et le cruel faisait couler mes larmes !
    D'un chant divin goûte-t-on la douceur
Lorsqu'on attend la voix de celui que l'on aime ?
        Je craignais ton charme suprême,
        II nourrissait trop ma langueur.
        Les sons d'une harpe plaintive
En frappant sur mon sein le faisaient tressaillir ;
    Ils fatiguaient mon oreille attentive,
        Et je me sentais défaillir.

Et toi ! que faisais-tu, mon idole chérie,
    Quand ton absence éternisait le jour ?
    Quand je donnais tout mon être à l’amour,
        M’as-tu donné ta rêverie ?
    As-tu gémi de la longueur du temps ?
    D’un soir... d’un siècle écoulé pour attendre ?
Non ! son poids douloureux accable le plus tendre ;
Seule, j’en ai compté les heures, les instants :
J’ai langui sans bonheur, de moi-même arrachée ;
        Et toi, tu ne m’as point cherchée !

Mais quoi ! L’impatience a soulevé mon sein,
Et, lasse de rougir de ma tendre infortune,
    Je me dérobe à ce bruyant essaim
Des papillons du soir, dont l’hommage importune.
L’heure, aujourd’hui si lente à s’écouler pour moi,
Ne marche pas encore avec plus de vitesse ;
Mais je suis seule au moins, seule avec ma tristesse,
Et je trace, en rêvant, cette lettre pour toi,
Pour toi, que j’espérais, que j’accuse, que j’aime !
Pour toi, mon seul désir, mon tourment, mon bonheur !
    Mais je ne veux la livrer qu’à toi-même,
        Et tu la liras sur mon cœur.

 

*** 

 

 

 

Henri Blaze (1813-1888)

 

 

 

Les deux muses

 

 

 

C’est pour moi que les arts façonnent la matière,
Que Dieu met ses trésors au fond des élémens ;
Pour moi, fille du ciel, que l’esprit de la terre
Taille l’or précieux, et jette la lumière
Comme une passion au cœur des diamans ;
Pour moi que tout rayonne et fleurit et murmure ;
Pour moi que, dans le sein de chaque créature,
Brûle l’encens sacré de l’admiration,
Que l’aubépine tremble aux tiges du buisson ;
Pour moi que le soleil dore la gerbe mûre.
Je suis reine du monde, et, partout où je vais,
La multitude en chœur chante et me glorifie ;
Partout on me recherche, on m’aime, on me convie ;

Les rois me font asseoir près d’eux, dans leurs palais ;
Et tandis que les fruits les plus beaux de la vie
Se détachent de l’arbre et tombent à mes pieds,
Tous les blonds jeunes gens, dans les nouveaux sentiers,
Murmurent près de moi : « Tu nous étais connue,
Chaste fille du ciel, bien avant ta venue ;
Les fleuves, la rosée et la brise en émoi,
Nous avaient déjà dit quelque chose de toi. »

Comme un bon ouvrier qui s’épuise à la peine,
Unit dans un tissu tous les fils du rouet ;
Ainsi, moi, travailleuse à la puissante haleine,
J’assemble tous les sons et les mêle à souhait.
Et ma sœur, la Nature, auguste filandière,
M’encourage au travail sans cesse, et du plus loin
Qu’elle voit le printemps accourir sur la terre,
Songe à me tenir prêts les fils dont j’ai besoin.
Tantôt c’est un rayon de soleil qu’elle mouille
Dans les flots de l’ondée heureuse du matin,
Et roule tout le jour autour de sa quenouille,
Comme le plus beau fil d’or, de soie ou de lin ;
Tantôt une vapeur de la source voisine
Que chauffe dans son lit le souffle oriental,
Ou le bruit des métaux qui grondent dans la mine,
Ou la vibration lascive du cristal.
Et grace à ma science éternelle et profonde,
A l’inspiration qui me descend des cieux,
De tous ces élémens, moi, je compose un monde
Où viennent se croiser les bruits harmonieux
Qui chantent, séparés, dans l’œuvre universelle ; -
Et tant que je les tiens assemblés sous mon aile,
Les hommes de la terre écoutent à loisir
Ce que Dieu seul pouvait combiner et saisir ; -
Un monde glorieux, où le germe sonore
Est le seul qui prospère, et sur sa tige en fleur
Reçoive la rosée à la nouvelle aurore,
Le seul dont le calice exhale une senteur,
Où, dans le frais miroir des vagues transparences,
Chacun voit resplendir ses belles espérances,

Lumière insaisissable, et passer tour à tour
Le chœur de ses douleurs de la veille et du jour,
Et ses illusions défiler une à une
Comme de blanches sœurs aux rayons de la lune.

Les trésors à mes pieds roulent de toutes parts ;
C’est pour moi que l’épi tombe sous les faucilles,
Que l’or abonde aux mains débiles des vieillards ;
Pour moi que la voix vient aux belles jeunes filles ;
C’est pour me faire honneur et me glorifier
Que la vierge en amour laisse la mélodie
Épuiser dans son sein les sources de la vie,
Et travaille sans cesse, oubliant au clavier
La funeste pâleur dont sa face est couverte,
Et la fraîcheur du soir, et la croisée ouverte,
Et la Mort qui l’attend et vient pour l’épier
Chaque fois qu’elle passe une nuit à veiller ;
Puis, lorsque pour jamais sa paupière est éteinte,
Quand sur l’ivoire ému de sa divine plainte,
A la brise du soir, tremblent ses derniers pleurs,
Je recueille son ame, et dans mon élysée,
Dans l’harmonie, et loin des terrestres douleurs,
Je la transporte ainsi qu’une note embrasée.


LA POÉSIE.

Je n’ai pour vêtement que ma robe de lin,
Je n’ai dans mes cheveux perle ni diadème,
Et les fleurs de mon front, je les cueille moi-même,
Quand l’aurore se lève, en mon petit jardin.
Je traîne dans les cieux ma pauvreté divine.
Comme le mauvais riche, aux jours de la moisson,
Repousse, en l’insultant, une triste orpheline
Qui, pour avoir sa part des restes du sillon,
Parmi les serviteurs dans l’ombre s’est glissée ;
Ainsi l’homme cruel de son bien m’a chassée,
Et désormais livrée à mon affliction,
Je vais à l’aventure et comme une insensée,

Attendant qu’une voix proclame enfin mon nom.
Chacun me fuit, me raille ou me cache sa vie ;
On dirait que je suis la Misère ou l’Envie ;
Ceux même qui jadis m’invoquaient à genoux,
Ceux à qui j’ai donné mes larmes les plus pures,
Ceux dont mes propres mains ont lavé les blessures,
Et que j’avais rendus glorieux entre tous,
Sans espoir de retour ils m’ont abandonnée,
Pour courir, au milieu d’une troupe effrénée,
Après l’ambition, cette folle du jour,
Que l’on suit au hasard, dans l’ombre et sans amour !
O mes pleurs éternels, mes larmes cristallines,
Que ne vous ai-je donc versés sur les collines,
Sur la vallée en fleurs, dans l’air, sur les chemins,
Partout, hélas ! plutôt qu’en leurs ingrates mains !
Car, par cet art profond qu’ils tiennent de l’étude,
Des chastes gouttes d’eau que dispersent les vents,
Ils ont fait à loisir perles et diamans,
Qu’ils devaient tous, un jour, vendre à la multitude.
Encore s’ils voulaient me reconnaître ! hélas !
Nul ne me sourit d’aise ou ne me tend les bras ;
Et sur le siège acquis à leur sollicitude,
Ils me refuseraient une place auprès d’eux,
A moi, fille de l’air, qui leur ouvrais les cieux.

Je chante cependant quand la douleur me gagne,
Et me roule au hasard comme un céleste oiseau ;
Car l’inspiration est telle en mon cerveau
Que la neige amassée au pic de la montagne.
Quand la terre en amour chante son gai réveil,
Quand le printemps lascif vient réjouir le monde,
Elle fond et palpite aux baisers du soleil,
Et montre à l’œil du ciel sa nudité profonde.
Ensuite dans sa source elle s’émeut et gronde,
Puis de son cours prochain avertit les échos,
Et dès-lors, qu’on l’attende ou non dans la vallée,
Elle prend son élan et s’épanche à grands flots,
Et, selon que sa course est plus ou moins troublée,
Devient en un moment le fleuve ou le ravin,

Et s’avance au hasard, sans jamais rien attendre,
Cédant à ce besoin fatal de se répandre,
Qui l’agite et l’émeut comme un désir divin.


LA MUSIQUE.

Ton visage est auguste et ta voix jeune et douce ;
Harmonieux enfant, je te plains, et je veux
Essuyer de ma main les larmes de tes yeux.
Puisque l’homme cruel désormais te repousse.
Lorsque tu parais seule et sans autre ornement
Que ta molle pudeur et ton blanc vêtement ;
Puisqu’il dédaigne, hélas ! ta chevelure blonde,
Tes célestes regards, tes pieds immaculés,
Et tous les purs trésors dans ton sein rassemblés,
Viens t’unir avec moi. Je suis reine du monde,
Et je veux sur ton front répandre comme une onde
La sainte mélodie à jamais en honneur.
Oh ! viens, et tu verras, belle transfigurée,
Demain l’humanité t’ouvrir encor son cœur,
Et l’admiration, sur ta tête sacrée,
Déposer, en chantant une hymne à ta splendeur,
La couronne du monde où l’or de Tyr s’allie
Au saint laurier trempé des flots de Castalie.


LA POÉSIE.

Certes, cet avenir que tu m’offres est beau,
Reine de l’univers, et je t’en remercie.
Mais, dis, que deviendrait ma blonde fantaisie,
Si j’allais la couvrir des plis de ton manteau ?
Ta compagne, dis-tu ?… Non, ta servante indigne.
Adieu, si j’acceptais, ma native beauté !
Il me faudrait ployer sous ta sévère ligne,
Comme dans un tombeau, mes deux ailes de cygne,
Et faire chaque pas selon ta volonté.
Captive sous les fils de ton tissu sonore,
Je verrais désormais le soleil, à l’aurore,

Du sein de l’Océan sortir humide et blond,
Sans pouvoir m’élancer vers lui comme l’aiglon.
Je sentirais l’odeur que la première pluie
Fait sortir en avril de l’herbe épanouie,
Et je ne pourrais plus, dans la rosée en pleurs,
Aller, comme l’oiseau, baigner ma plume ardente.
Non, le soleil, l’espace et la terre, et les fleurs !
Je vivrai, comme Dieu m’a faite, indépendante,
En attendant des jours prospères et meilleurs.


LA MUSIQUE.

Eh bien ! suis ton destin, malheureuse insensée,
Et va sur quelque pic, désert, aride et nu,
Mourir honteusement, confuse et délaissée,
Seule avec ton orgueil, ta dernière vertu.


LA POÉSIE.

Mourir, mourir ! Du sein du printemps qui se lève,
De la source où le ciel se mire tout en feu,
De la tige nouvelle où bouillonne la sève,
Et de la conscience, et du monde, et de Dieu,
Quelque chose qui tinte, et qui vibre, et qui flotte,
Me dit, avec un bruit de végétation
Plus sonore cent fois que ta plus belle note,
Que je ne mourrai pas dans la création.


LA MUSIQUE.

Le soleil s’est plongé dans la mer empourprée,
Le fleuve et la moisson viennent de tressaillir ;
L’Océan ralentit sa plainte mesurée ;
La nature s’endort, - c’est l’heure du plaisir.
Le douteux crépuscule au ciel habite encore,
Et déjà sur le seuil de mon temple sonore,

La foule bruyamment accourt de toutes parts.
Vois, là-bas, aussi loin que plongent tes regards,
Par les mille quartiers de la joyeuse ville,
Ces carrosses dorés qui marchent à la file :
C’est pour moi tout ce luxe et tout cet appareil,
Et cette multitude à la suite empressée,
Vient voir à l’horizon se lever mon soleil.
Voici le roi courbé sous sa triste pensée,
Qui va pour un moment oublier, dans mes bras,
La rude politique et la haine insensée,
Comme une ombre livide attachée à ses pas.
Voici la jeune fille ardente, et sous le charme
D’un motif qu’un beau soir de printemps j’ai chanté,
Et que depuis, hélas ! je n’ai plus répété
Sans voir, dans sa paupière, éclore quelque larme ;
Bel ange de candeur et de sérénité,
A qui seule peut-être, en cette amère vie,
J’ai révélé l’amour avec la mélodie…
Mais la brise du soir souffle dans mes cheveux,
De même qu’un instant avant l’aube vermeille
La nature assoupie en frémissant s’éveille,
Et laisse s’exhaler des bruits mystérieux ;
Ainsi l’orchestre ému frissonne à ma venue,
Et ses vibrations, qui montent dans la nue,
Couvrent déjà les bruits de la plaine et des bois.
Adieu ! ma cantatrice, au fond du sanctuaire,
Appelle sa déesse, et je vais, sur la terre,
A ce monde en travail porter l’ame et la voix.


LA POÉSIE.

L’étoile de la nuit se lève, et la rosée,
Sur ma robe de lin, tombe du firmament.
Voici l’heure de l’ame et du recueillement,
L’heure des souvenirs, l’heure de la pensée.
Là-bas dans la prairie, au fond du frais sentier
Qui borde le ruisseau vers l’endroit où la terre
Humide épanouit la moisson printanière
Des clochettes d’argent qui poussent par millier,

Parmi les lis baignés de pluie et de lumière,
Et les couleuvres d’or dont le changeant collier
Rend aux feux du soleil comme un bruit métallique,
Un jeune homme est assis, pale et mélancolique,
Et son ame, pareille aux belles fleurs du jour,
Comme un divin parfum exhale son amour.
Je vais à lui… tous deux, aux rayons de la lune,
Nous causerons long-temps de sa douce infortune,
Et de cet être pur, gracieux et charmant,
Qui l’a soumis sans peine à l’amoureux tourment ;
Et s’il veut, pour couvrir son image divine,
Pour la parer encor d’attraits plus merveilleux,
L’étoile qui rayonne à la voûte des cieux,
Ou le parfum des fleurs de la plaine voisine,
Ou les vives couleurs dont le jour illumine
Le tissu vaporeux vers le ciel attiré,
Tous mes trésors enfin, je les lui donnerai.

HENRI BLAZE.

 

*** 

 

 

Jean de la Fontaine

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Jean_de_la_Fontaine

 

LVI.

 

ÉPITRE À M. DE NIERT
Sur l’Opéra. 1677.

 

Niert, qui, pour charmer le plus juste des rois,
Inventas le bel art de conduire la voix,
Et dont le goût sublime à la grande justesse,
Ajouta l’agrément et la délicatesse ;
Toi qui sais mieux qu’aucun le succès que jadis
Les Pièces de Musique eurent dedans Paris,
Que dis-tu de l’ardeur dont la Cour échauffée
Frondoit en ce tems-là les grands Concerts d’Orphée
2,
Les passages d’Atto, et de Leonora
3,
Des Machines d’abord le surprenant spectacle
Éblouit le Bourgeois et fit crier miracle ;
Mais la seconde fois il ne s’y pressa plus :
Il aima mieux le Cid, Horace, Heraclius.
Aussi, de ces objets l’ame n’est point émue,
Et même rarement ils contentent la vue.
Quand j’entends le sifflet, je ne trouve jamais
Le changement si prompt que je me le promets.
Souvent au plus beau char, le contre-poids résiste ;
Un Dieu pend à la corde, et crie au Machiniste ;
Un reste de Forêt demeure dans la mer,
Ou la moitié du Ciel au milieu de l’Enfer.
Quand le Théâtre seul ne réussiroit guère,
La Comédie, au moins, me diras-tu, doit plaire.
Les Ballets, les Concerts, se peut-il rien de mieux
Pour contenter l’esprit et réveiller les yeux ?
Ces beautés, néanmoins, toutes trois séparées,
Si tu veux l’avouer, seroient mieux savourées.
Des genres si divers le magnifique amas
Aux règles de chaque art ne s’accommode pas.
Il ne faut point, suivant les préceptes d’Horace,
Qu’un grand nombre d’Acteurs le théâtre embarrasse ;
Qu’en sa machine un Dieu vienne tout ajuster
4.
Le bon Comédien ne doit jamais chanter.
Le Ballet fut toujours une action muette.
La Voix veut le Théorbe, et non pas la Trompette ;
Et la Viole, propre aux plus tendres amours,
N’a jamais, jusqu’ici, pu se joindre aux Tambours.
Mais en cas de vertus, Louis, qui, par pratique,
Sait que pour en avoir une seule héroïque,
Il faut en avoir mille, et toutes à la fois,
Veut voir si, comme il est le plus puissant des Rois,
En joignant, comme il fait, mille plaisirs de même,
Il en peut avoir un dans le degré suprême.
Comme il porte au-dehors la terreur et l’amour,
Humain dans son armée autant que dans sa Cour
Il veut sur le théâtre, ainsi qu’à la campagne,
La foule qui le suit, l’éclat qui l’accompagne ;
Grand en tout, il veut mettre en tout de la grandeur.
La guerre fait sa joie et sa plus forte ardeur ;
Ses divertissements ressentent tous la guerre :
Ses concerts d’instruments ont le bruit du tonnerre,
Et ses concerts de voix ressemblent aux éclats,
Qu’en un jour de combat font les cris des soldats.
Les danseurs, par leur nombre, éblouissent la vue,
Et le Ballet paroît, exercice, revue,
Jeu de gladiateurs, et tel qu’au champ de Mars,
En leurs jours de triomphe en donnoient les Césars.
Glorieux, tous les ans, de nouvelles conquêtes,
À son peuple il fait part de ses nouvelles fêtes ;
Et son peuple qui l’aime et suit tous ses desirs,
Se conforme à son goût, ne veut que ses plaisirs.
Ce n’est plus la saison de Raymond ni d’Hilaire ;
Il faut vingt clavecins, cent violons pour plaire.
On ne va plus chercher au bord de quelque bois
Des amoureux Bergers la Flûte et le Hautbois.
Le Théorbe charmant, qu’on ne vouloit entendre
Que dans une ruelle avec une voix tendre,
Pour suivre et soutenir par des accords touchants
De quelques airs choisis les mélodieux chants,
Boisset, Gaultier, Hémon, Chambonniere, La Barre,
Tout cela seul déplaît, et n’a plus rien de rare.
On laisse là Dubut, et Lambert, et Camus ;
On ne veut plus qu’Alceste
5, ou Thésée6, ou Cadmus7.
Que l’on n’y trouve point de machines nouvelles,
Que les vers soient mauvais, que les voix soient cruelles :
De Baptiste
8 épuisé les compositions
Ne sont, si vous voulez, que répétitions :
Le François pour lui seul contraignant sa nature,
N’a que pour l’Opéra de passion qui dure.
Les jours de l’Opéra, de l’un à l’autre bout,
Saint Honoré, rempli de carrosses partout,
Voit, malgré la misère à tous états commune,
Que l’Opéra tout seul fait leur bonne fortune.
Il a l’or de l’Abbé, du Brave, du Commis ;
La Coquette s’y fait mener par ses amis ;
L’Officier, le Marchand tout son rôti retranche
Pour y pouvoir porter tout son gain le Dimanche.
On ne va plus au Bal, on ne va plus au Cours :
Hiver, Été, Printemps, bref, Opéra toujours ;
Et quiconque n’en chante, ou bien plutôt n’en gronde
Quelque récitatif, n’a pas l’air du beau monde.
Mais que l’heureux Lully ne s’imagine pas
Que son mérite seul fasse tout ce fracas.
Si Louis l’abandonne à ce rare mérite,
Il verra si la Ville et la Cour ne le quitte
9.
Ce grand Prince a voulu tout écouter, tout voir ;
Mais il sait de nos sens jusqu’où va le pouvoir,
Et que si notre esprit a trop peu de portée,
Leur puissance est encor beaucoup plus limitée ;
Que lorsqu’à quelque objet l’un d’eux est attaché,
Aucun autre de rien ne peut être touché.
Si les yeux sont charmés, l’oreille n’entend gueres :
Et tel, quoiqu’en effet il ouvre les paupières,
Suit attentivement un discours sérieux,
Qui ne discerne pas ce qui frappe ses yeux.
Car ne vaut-il pas mieux, dis-moi ce qu’il t’en semble,
Qu’on ne puisse saisir tous les plaisirs ensemble,
Et que, pour en goûter les douceurs purement,
Il faille les avoir chacun séparément ?
La Musique en sera d’autant mieux concertée ;
La grave Tragédie, à son point remontée,
Aura les beaux sujets, les nobles sentimens,
Les vers majestueux, les heureux dénouemens :
Les Ballets reprendront leurs pas et leurs machines,
Et le Bal éclatant de cent Nimphes divines,
Qui de tout tems des Cours a fait la Majesté,
Reprendra de nos jours sa première beauté.
Ne crois donc pas que j’aie une douleur extrême
De ne pas voir Isis
10 pendant tout le Carême.
Si nous ne pouvons pas de l’auguste Louis
Savoir encor sitôt les projets inouïs,
Le jour de son départ, sa marche et quelles Places
Foudroyant ses canons, embrasent ses carcasses,
Avec mille autres biens, le Jubilé fera
Que nous serons un temps sans parler d’Opéra.
Mais aussi, de retour de mainte et mainte Église,
Nous irons, pour causer de tout avec franchise,
Et donner du relâche à la dévotion,
Chez l’illustre Certain faire une station :
Certain, par mille endroits également charmante,
Et dans mille beaux Arts également savante,
Dont le rare génie et les brillantes mains
Surpassent Chambonniere, Hardel, les Couperins.
De cette aimable Enfant le Clavecin unique
Me touche plus qu’Isis et toute sa Musique :
Je ne veux rien de plus, je ne veux rien de mieux
Pour contenter l’esprit, et l’oreille et les yeux ;
Et si je puis la voir une fois la semaine,
À voir jamais Isis je renonce sans peine.

 

***